Une face ca­chée du rugby pla­quée sur toile

Un film sur l’ova­lie évo­quant le par­cours de joueurs ve­nus d’océa­nie est en salle

La Montagne (Brive) - - Sports Rugby - Ma­rie-ed­wige He­brard ma­rie-ed­wige.he­brard@cen­tre­france.com

Pour son nou­veau long-mé­trage, le réa­li­sa­teur Sa­cha Wolff a dé­ci­dé de bra­quer ses ca­mé­ras en Nou­velle-ca­lé­do­nie. Il y est ques­tion de ra­cines… et plus jus­te­ment de dé­ra­ci­ne­ment : ce­lui d’un jeune es­poir du rugby, par­ti ten­ter sa chance dans un club de mé­tro­pole.

Un jeune es­poir qui crève l’écran. Rien d’éton­nant quand on parle de ci­né­ma. Là où l’histoire est en­core plus belle, c’est quand le jeune « Es­poir » en ques­tion l’est au rugby : quand il sort d’un centre de for­ma­tion et non du cours Florent.

Ama­teur de rugby, le réa­li­sa­teur Sa­cha Wolff s’in­té­resse à ses so­lides re­pré­sen­tants dès 2010. Il se pas­sionne pour ses su­jets, sur­tout pour ceux ve­nus de l’autre bout du monde, sé­lec­tion­nés pour amé­lio­rer les ré­sul­tats de clubs ama­teurs de l’hexa­gone. Il écrit, seul, l’histoire de Soane, jeune wal­li­sien qui choi­sit de quit­ter la Nou­velle­ca­lé­do­nie et un père violent pour voir si les ter­rains sont plus verts en mé­tro­pole. Soane, c’est To­ki Pi­lio­ko, pi­lier au Stade Au­rilla­cois, qui l’in­carne dans le film Mer­ce­naire (*).

« J’ai sen­ti que ce film al­lait plaire, al­lait parler aux gens »

Le scé­na­rio de Sa­cha Wolff rap­pelle des cen­taines, peu­têtre des mil­liers, de par­cours. Il force le trait par­fois. Mais il res­ti­tue avec jus­tesse l’aven­ture vé­cue par ces co­losses qui connaissent le dé­ra­ci­ne­ment. Fra­gi­li­sés par un quotidien dont on leur avait par­fois ca­ché la ru­desse, iso­lés bien da­van­tage qu’on peut l’être sur une île, ils dé­couvrent la mé­tro­pole… dans toute sa froi­deur, par­fois !

« Un fois ar­ri­vés, on nous parle sur­tout de la mé­téo qui est très dif­fé­rente. Bien sûr, ce n’est pas la même que dans le Pa­ci­fique. Mais ce qui est le plus violent, le plus dur, c’est quand on dé­couvre qu’on nous prend pour des étran­gers, une fois ar­ri­vés en mé­tro­pole. Les mé­tro­po­li­ tains ignorent tout de nous. Au dé­but, on se dit que ce n’est qu’une per­sonne ou deux qui ne sait pas où se si­tuent nos îles et la fa­çon dont on y vit. Et puis on réa­lise que tous ont cette la­cune. Nous, dans notre pe­tite île, on se fait chier à ap­prendre la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, Ma­rieAn­toi­nette, tout ça. Mais ça n’est va­lable que dans un sens. Qui sait qu’à Wal­lis et Fu­tu­na il y a en­core des rois ? Alors oui, ça fait de la peine de se dire qu’on est Français mais qu’on n’a pas le même socle », sou­ligne Laurent Pa­ki­hi­va­tau, pi­lier wal­li­sien, pas­sé à Gre­noble, Brive et Lyon. Sa­cha Wolff s’est beau­coup ins­pi­ré de son histoire pour Mer­ce­naire.

« Nous, les îliens, on se re­trouve bien dans ce film. Le réa­li­sa­teur s’est beau­coup do­cu­men­té. On a lon­gue­ment dis­cu­té en­semble, mais il est aus­si ve­nu à Wal­lis et Fu­tu­na, il est al­lé chez l’ha­bi­tant. C’est sa force : il a pui­sé l’am­biance au­then­tique. Ce qu’il a mis dans son film c’est vé­ri­table, mais pas folk­lo­rique », in­siste Laurent Pa­ki­hi­va­tau, à l’af­fiche de Mer­ce­naire, dans le­quel il joue un re­cru­teur aux mé­thodes ma­fieuses.

Et avant de jouer les re­cru­teurs, sur grand écran, il a joué le – vé­ri­table – rôle d’en­tre­met­teur, quand Sa­cha Wolff cher­chait « son » Soane. Laurent Pa­ki­hi­va­tau a fait les pré­sen­ta­tions avec To­ki, son ne­veu. « Il avait dé­jà vu plu­sieurs gar­çons. Mais quand il a vu To­ki ça a été ré­glé en 20 se­condes. Le dé­clic. »

To­ki Pi­lio­ko, ar­ri­vé en mé­tro­pole, au centre de for­ma­tion du Stade Au­rilla­cois en 2013, qua­li­fie de « mer­veilleuse » l’aven­ture qu’il vit avec Mer­ce­naire. « C’est une belle ex­pé­rience. Dès que j’ai pris connais­sance du scé­na­rio, l’histoire m’a plu. Et je sa­vais que le film al­lait plaire : non seule­ment aux gars des îles, mais à tout le monde. Parce que l’histoire est simple mais elle par­le­ra à beau­coup de gens… »

To­ki a rai­son ! Le film plaît : il rem­porte le La­bel Eu­rope Cinémas, à la Quin­zaine des réa­li­sa­teurs à Cannes, puis le prix de la mise en scène au Fes­ti­val du film fran­co­phone à An­gou­lême, en août der­nier.

Une lu­mière crue sur le rugby ama­teur

Mer­ce­naire, film spor­tif sur le rugby ? Pas fran­che­ment. Et Sa­cha Wolff ne com­met jus­te­ment pas de hors­jeu en lais­sant sa ca­mé­ra plu­tôt en de­hors des ter­rains. Car si le film re­cèle très peu de scènes sur le pré, il dé­crit pour­tant, avec jus­tesse, les rouages, les cou­lisses d’un sport où ne règnent pas que des va­leurs. Do­page, ra­cisme, mé­pris des joueurs trai­tés comme du bé­tail ou un vé­hi­cule d’oc­ca­sion : une lu­mière crue est je­tée sur les pra­tiques pas tou­jours clean du rugby ama­teur.

Laurent Pa­ki­hi­va­tau ap­pré­cie aus­si que le film puisse éclai­rer la no­tion même de « mer­ce­naire ». « Dans notre mi­lieu, on em­ploie sou­vent ce mot. Il dé­signe un gars sans scru­pule, qui prend l’ar­gent et qui se fout du reste. Dans le film, il y a une no­tion plus po­si­tive, plus noble : le mer­ce­naire c’est ce­lui qui tra­vaille, qui bosse pour ga­gner son pain. Alors tout compte fait, on est tous des mer­ce­naires, non ? Et pas que dans le sport… ». ■

(*) Le film Mer­ce­naire est sor­ti en salle mer­cre­di der­nier.

PHO­TO AD VI­TAM

CRI­TIQUE. Un sac sur l’épaule, des es­poirs plein la tête et la peur de l’in­con­nue de­vant soi. Le quotidien de ces « ogres » des îles, qui partent chaque an­née en Eu­rope vers l’uni­vers du rugby pro, aux va­leurs par­fois bien dif­fé­rentes de celles af­fi­chées. Pour sa pre­mière ap­pa­ri­tion sur grand écran, To­ki Pi­lio­ko signe un es­sai très réus­si.

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