Au som­met de la harpe

La Montagne (Brive) - - Musique - Pierre-oli­vier Feb­vret

La har­piste Agnès Clé­ment vient de rem­por­ter l’un des plus grands concours de mu­sique au monde. Une nou­velle ré­com­pense – la plus belle – pour cette mu­si­cienne qui a mis du temps pour vrai­ment ai­mer son ins­tru­ment.

Agnès Clé­ment était dé­jà une fi­gure re­mar­quée de la harpe après, entre autres dis­tinc­tions, son Pre­mier prix lors du Concours in­ter­na­tio­nal de Harpe des USA en 2010 – la fon­da­trice du concours, Su­zann Mcdo­nald, de­vant même avouer à l’époque que « le concours a at­teint le plus haut ni­veau qu’il n’ait ja­mais eu ».

À 26 ans, la car­rière de la mu­si­cienne au­ver­gnate, par ailleurs harpe so­lo de l’or­chestre sym­pho­nique de la mon­naie à Bruxelles, va s’en­vo­ler après sa plus que brillante pres­ta­tion au concours de L’ARD à Mu­nich… Un must en la ma­tière qui im­pose aux can­di­dats à un pre­mier prix, de tou­cher le ju­ry à chaque tour de la com­pé­ti­tion qui s’étale sur un mois. Cer­taines an­nées, au­cun pre­mier prix n’est donc ac­cor­dé. En sep­tembre der­nier, Agnès Clé­ment a dé­cro­ché : le pre­mier prix, le prix du pu­blic et le prix d’in­ter­pré­ta­tion de l’oeuvre contem­po­raine (Con­cer­to pour harpe et or­chestre, op. 74 de Gliere). Elle doit de­puis ré­pondre quo­ti­dien­ne­ment à de ma­gni­fiques sol­li­ci­ta­tions. Et se­ra pro­chai­ne­ment so­liste à la Phil­har­mo­nie de Ber­lin ; cer­tai­ne­ment pas un abou­tis­se­ment, mais une étape es­sen­tielle dans une car­rière au cô­té d’un ins­tru­ment qu’il a fal­lu ap­prendre à ai­mer.

Pas de concur­rence au sein de la fa­mille

Pour en ar­ri­ver là, Agnès Clé­ment a dû choi­sir un ins­tru­ment : chose pas si fa­cile dans une fa­mille, presque aus­si grande que ta­len­tueuse avec des membres ré­par­tis dans des or­chestres fa­meux (voir le site www.mu­si­queen­fa­mille.com). Elle a donc res­pec­té une règle non écrite qui fait of­fice de dogme : « Pas de concur­rence au sein de la fa­mille ». Agnès Clé­ment en vi­site au Conser­va­ toire de Cler­mont­fer­rand est at­ti­rée par un for­mi­dable ob­jet : cette harpe « que l’on pose contre son corps, que l’on en­lace pour mieux sen­tir les vi­bra­tions. » Mais l’en­fant de l’époque n’est pour­tant pas aus­si sen­sible à la so­no­ri­té. « Mon pro­fes­seur, Li­liane Tha­la­mas, avait beau­coup de ca­rac­tère et a su me mo­ti­ver, me ques­tion­ner aus­si sur ma re­la­tion. J’en­tre­tiens un lien pré­cieux avec elle et je l’ai même consul­té, en tant que coach men­tal, avant le concours de L’ARD ».

Après avoir brillam­ment ter­mi­né sa for­ma­tion de har­piste (et de bas­so­niste) au Conser­va­toire à Rayon­ne­ment Ré­gio­nal de Bou­logne­billan­court, Agnès Clé­ment au­rait pu tout ar­rê­ter pour la sculp­ture et l’école Boulle, mais fait fi­na­le­ment le choix de se per­fec­tion­ner au­près de Fa­brice Pierre au sein du Conser­va­toire Na­tio­nal Su­pé­rieur de Mu­sique de Lyon.

« Fa­brice Pierre m’a of­fert une autre fa­çon d’écou­ter la harpe, un tra­vail sur le son et sur l’oreille cri­tique. La harpe est un ins­tru­ment qui peut avoir un son très dur, je re­cherche la dou­ceur et la cha­leur ty­piques de l’école fran­çaise » ex­plique Agnès Clé­ment. Elle ajoute « Je vois mon ins­tru­ment comme un or­chestre, avec la po­ly­pho­nie, dif­fé­rentes plages de cou­leurs. Quand je joue, j’ima­gine qu’un chef me di­rige. Un chef pour moi toute seule. Et si pos­sible Sir Si­mon Rat­tle… »

« Si­mon Rat­tle pour moi toute seule »

Au terme de sa for­ma­tion et dé­jà sa belle car­rière, Agnès Clé­ment a donc choi­si de se pré­sen­ter au concours de L’ARD. Il a fal­lu pour ce­la dé­pas­ser son im­mense ta­lent : « C’est un vé­ri­table chal­lenge qui a oc­cu­pé un an de ma vie avec une pré­pa­ra­tion spé­ci­fique à rai­son de 6 à 8 heures de tra­vail par jour. ce sont sou­vent des mu­si­ciens qui viennent de sor­tir des grands conser­va­toires. Moi j’avais mon poste à Bruxelles, avec moins de temps for­cé­ment pour tra­vailler. Mais au sein de l’or­chestre, j’ai pu dé­ve­lop­per mon écoute des autres, l’an­ti­ci­pa­tion. »

Quand les col­lègues al­laient en pause, la har­piste conti­nuait donc de jouer. Cette an­née a été mar­quée par un grand – et tout nou­veau pour elle – tra­vail de vi­sua­li­sa­tion sur par­ti­tion : « Comme un skieur qui fait sa des­cente dans la tête avant de vrai­ment s’élan­cer. Je ne joue pas mais c’est vrai­ment ef­fi­cace. La harpe c’est très com­plexe à cause de la po­ly­pho­nie et du jeu des pé­dales. Il ne faut sur­tout pas se fier au ré­flexe. Être conscient et ac­teur de chaque se­conde de mu­sique »… Et pour ce­la : pas d’al­cool, ni de ca­fé et pas plus de thé pen­dant cette longue pré­pa­ra­tion.

Elle était prête. Ne res­tait plus qu’à vaincre son stress. « Tout a com­men­cé à al­ler mieux à par­tir du se­cond tour, où j’ai com­pris que je de­vais me faire plai­sir. Sans lui, je ne pou­vais pas faire de bonne mu­sique ; être libre mu­si­ca­le­ment. » On connaît la suite : trois ma­gni­fiques prix et ce com­pli­ment de la part de la pré­si­dente du ju­ry : « Tu n’es pas une har­piste, mais une mu­si­cienne qui joue de la harpe ». ■

PHO­TO PIERRE COUBLE

AGNÈS CLÉ­MENT. Na­tive du Puy-en-ve­lay, elle a dé­bu­té la harpe au Conser­va­toire de Cler­mont-fer­rand.

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