LE FEUILLE­TON

La Montagne (Brive) - - Annonces Classées -

Elle fixe les pa­piers entre les mains de l’ins­pec­teur, réa­li­sant mal­gré son jeune âge l’im­por­tance du mo­ment. Elle a com­pris que la si­gna­ture que l’ins­pec­teur va ap­po­ser au bas d’une feuille va dé­ci­der de son sort pour de longues an­nées. M. Ca­mize ob­serve les fillettes. – Elles ont été exa­mi­nées par le mé­de­cin de l’as­sis­tance pu­blique juste avant leur dé­part, pré­cise Mme Lan­dais. Le doc­teur a conclu qu’elles sont en bonne san­té. Le cer­ti­fi­cat mé­di­cal est dans le dos­sier. M. Ca­mize hoche la tête. S’il est vrai qu’elles ne semblent pas en mau­vaise san­té, il les trouve pâ­lottes et pas bien grosses. Dans leurs yeux, il lit l’an­goisse. Il a brus­que­ment l’im­pres­sion d’avoir de­vant lui deux élèves pu­nies qui at­tendent l’an­nonce de la sanc­tion. À chaque ar­ri­vée de « pe­tits Pa­ris », mal­gré sa longue ex­pé­rience et les an­nées au con­tact de l’en­fance mal­heu­reuse, ces si­tua­tions lui ar­rachent le coeur. Que ne don­ne­rait-il pas pour les voir in­sou­ciantes, sou­riantes, heu­reuses ! Pauvres gosses ! Qu’on­telles dé­jà vé­cu ? Il se tourne vers le maire de Vau­pillon : – Mon­sieur le maire, au­riez­vous l’obli­geance de faire en­trer Mme An­ceaume. C’est bien l’une de vos ad­mi­nis­trées, n’est-ce pas ? – Tout à fait… Tan­dis que le maire quitte la salle pour al­ler cher­cher la femme, M. Ca­mize s’adresse aux en­fants : – Une dame va en­trer. C’est elle qui s’oc­cu­pe­ra dé­sor­mais de vous deux. Elle a une mai­son à la cam­pagne, avec des poules et des la­pins. Vous irez à l’école du vil­lage et je suis cer­tain que vous vous fe­rez ra­pi­de­ment beau­coup d’amis. Il leur sou­rit, puis se tourne vers la chef me­neuse : – J’ai pré­pa­ré les pla­ce­ments et, pour les quatre plus grands du moins, j’ai dé­ci­dé à qui j’at­tri­bue les en­fants. Le maire de Vau­pillon re­vient, sui­vi d’une femme d’une qua­ran­taine d’an­nées à la dé­marche pa­taude qui semble très mal à l’aise au mo­ment de s’avan­cer au mi­lieu de la pièce. Elle dé­couvre les deux or­phe­lines et leur adresse un pe­tit sou­rire. En un re­gard, les deux fillettes jaugent leur nou­velle nour­rice. C’est un mo­ment cru­cial que M. Ca­mize suit avec at­ten­tion. La réus­site ou l’échec du pla­ce­ment peut se jouer à cet ins­tant. Mo­ment de si­lence. Pas de ré­ac­tion de re­jet. Fran­çoise ne se crispe pas, ce qui consti­tue un signe plu­tôt po­si­tif. – Ma­dame An­ceaume, dit l’ins­pec­teur en s’adres­sant à la nour­rice, je vous at­tri­bue ces deux pe­tites filles. Vous avez dé­jà eu des en­fants de l’as­sis­tance. Vous connais­sez les règles et vos de­voirs en­vers elles. Nous al­lons vous re­mettre les sacs de vê­ture et l’ar­gent de la pen­sion jus­qu’au 31 mai. Je vous ren­drai vi­site avant le 1er juin et, si tout se passe bien, ce dont je ne doute pas, je confir­me­rai le pla­ce­ment et je vous ver­se­rai le mois de juin. Avez-vous des ques­tions ? – Ben non… Je sais comment que ça se passe, et puis vous m’avez dé­jà tout dit quand j’ai si­gné les pa­piers. – Pas tout, rec­ti­fie l’ins­pec­teur. Je vais vous de­man­der une si­gna­ture sur le pro­cès-ver­bal de re­mise des en­fants. (à suivre)

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