« J’ai re­fu­sé cette fa­ta­li­té »

Ch­ris­tophe Chau­ché, 44 ans, cu­mule les « dys », mais il s’en est sor­ti et veut don­ner de l’es­poir

La Montagne (Brive) - - Troubles « Dys » - Flo­rence Ché­do­tal flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

Il se note « neuf sur dys ». Dans la fa­mille des « dys », Ch­ris­tophe Chau­ché n’a pas pio­ché la « dys­cal­cu­lie », qui fâche avec les chiffres. La preuve, il est comp­table. La preuve aus­si qu’on peut s’en sor­tir quand on est dys­pha­sique, dys­or­gra­phique, dys­praxique et dys­lexique.

Il est des mots qui font mal. « Tu ne fais pas d’ef­forts, tu le fais ex­près ». « Je me suis ar­rê­té à zé­ro, si­non tu au­rais moins 30 ». « Ren­dors­toi, je te ré­veille­rai à la fin du cours ». Ch­ris­tophe Chau­ché a sen­ti très tôt que quelque chose clo­chait. « Je me de­man­dais pour­quoi les gens ne me com­pre­naient pas quand je par­lais, pour­quoi on me re­pre­nait, on me de­man­dait de ré­pé­ter. C’était frus­trant, vexant ».

À l’époque, dans les an­nées 70, la France a un train de re­tard sur l’an­gle­terre et les pays nor­diques. On ne parle pas alors de dys­pha­sie, ce trouble du lan­gage oral d’ori­gine neu­ro­lo­gique, mais de « re­tard de lan­gage ». « On di­sait de l’en­fant qu’il était fai­néant, qu’il y avait un pro­blème fa­mi­lial der­rière, que c’était la faute des pa­rents. On évo­quait da­van­tage un pro­blème d’ordre

psy­cho­lo­gique, alors que la dys­pha­sie est d’ori­gine neu­ro­lo­gique ».

Ce pe­tit der­nier d’une fra­trie de trois gar­çons confie des « an­nées de souf­france » sur les bancs de l’école, « même s’il y a eu des bons mo­ments ». « Les en­fants ne sont pas tendres. Je su­bis­sais des mo­que­ries… Du genre “Passe la pre­mière pour par­ler”. Des ca­ma­rades ré­pé­taient ce que je di­sais en ânon­nant ». Seules ses heures pas­sées chez les scouts lui per­mettent, ra­conte­t­il, d’ou­blier ses dif­fé­rences : « Je ne me sen­tais plus ju­gé, même si je n’étais pas ma­nuel ».

Car le jeune gar­çon n’était pas seule­ment dys­pha­sique, mais aus­si dys­or­gra­phique, dys­lexique et dys­praxique. « J’étais mal­adroit, on m’ap­pe­lait par­fois Pierre Richard ! ».

Puis ar­ri­va ce jour, en fin de CM2, où le di­rec­teur si­gni­fie à ses pa­rents, en sa pré­sence, qu’il est un cas déses­pé­ré : « Il n’y ar­ri­ve­ra ja­mais. Il faut le mettre en ins­ti­tut spé­cia­li­sé ». Un choc dans sa tête d’en­fant. « Ce­la m’a pro­fon­dé­ment vexé, mais en même temps ça m’a boos­té. J’ai re­fu­sé cette fa­ta­li­té ». Il s’ac­croche alors en cur­sus « nor­mal », ai­dé par ses pa­rents, des « en­sei­gnants bien­veillants » et des or­tho­pho­nistes. « Sans vou­loir me je­ter des fleurs, une part me re­vient aus­si. J’avais en­vie d’avan­cer, de réus­sir ». Ça ne s’est pas fait sans ef­forts. La fa­tigue poin­tait sou­vent en fin de jour­née. Mais il dé­croche son BEP, puis un bac pro comp­ta. Dans son mal­heur, il a échap­pé à la dys­cal­cu­lie. « En comp­ta, je me sen­tais comme un pois­son dans l’eau. On avait en­fin dé­tec­té mes com­pé­tences ». Il ne di­ra ja­mais as­sez sa re­con­nais­sance à cette or­tho­pho­niste qui a mis des mots sur ce dont il souf­frait. Il était alors en BEP.

« Avant, j’avais l’im­pres­sion que c’était une af­faire entre adultes. Elle m’a dit aus­si “Tu es in­tel­li­gent, tu y ar­ri­ve­ras”. Ce­la a été fon­da­teur pour moi, si construc­tif ».

On ne gué­rit pas, on « com­pense »

Il le sait, on ne gué­rit ja­mais vrai­ment, mais on « com­pense ». Par­fois, la fa­tigue ou le stress ve­nant, les mots lui ré­sistent à nou­veau, se dé­forment. « Le dan­ger, c’est de se re­plier sur soi. Il faut ab­so­lu­ment lut­ter contre ça ». Au­jourd’hui, il tra­vaille comme comp­table dans la fonc­tion pu­blique. En­ga­gé au sein de l’as­so­cia­tion Ave­nir Dys­lexie Rhône, il se veut

« por­teur d’es­poir ». Long­temps, il s’est de­man­dé pour­quoi ces troubles « dys » lui étaient tom­bés des­sus, mais il a pré­fé­ré en faire sa force. « Quand on est pa­rent d’un en­fant dys, ou en­fant dys, on a du mal à se projeter dans l’ave­nir. Voi­là pour­quoi je veux dé­sor­mais té­moi­gner et ai­der ». ■

PHO­TO DR

CH­RIS­TOPHE CHAU­CHÉ. « Je suis tou­jours dans la maî­trise de mon lan­gage », confie le comp­table.

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