Un chanteur peut-il être un écri­vain ?

La Montagne (Brive) - - Médias - Mi­chel Fillière mi­chel.filliere@cen­tre­france.com

Après la Lé­gion d’hon­neur, le No­bel de la lit­té­ra­ture. Bob Dy­lan, hos­tile aux grandes ins­ti­tu­tions, de­vient une double lé­gende re­con­nue : après la mu­sique po­pu­laire, l’écri­ture. Deux ta­lents com­pa­tibles ? Dé­bat chez nos lec­teurs.

Ro­bert Al­len Zim­mer­man, alias Bob Dy­lan, chanteur. Icône de l’his­toire du folk et du rock. Prix Pu­lit­zer de la mu­sique. Dé­co­ré par Oba­ma. Les dic­tion­naires de­vront ajou­ter : prix No­bel de lit­té­ra­ture 2016. Une dé­fla­gra­tion ve­nue de Suède. Car, « l’homme aux se­melles de vent » (écou­tez Blo­win’in the Wind) est bien le pre­mier mu­si­cien à être ré­com­pen­sé par la pres­ti­gieuse aca­dé­mie de Suède. Avec « une consé­quence dé­sas­treuse pour les pu­ristes de l’écri­ture » (sic) pour cer­tains. Ou « une re­con­nais­sance mé­ri­tée de la chan­son à textes » pour d’autres. Beau­coup de poé­sie en tout cas

dans les ré­ac­tions de nos lec­teurs.

« C’est un sa­cri­lège, un dé­voie­ment de l’es­prit No­bel », s’étrangle Ju­lien. Pour Mo­nique, « c’est une blague af­fli­geante, une dé­ca­dence pour les vrais écri­vains qui savent nous don­ner le bon­heur de lire. » Ju­lien en­fonce le clou de la dis­corde : « Comment ces res­pec­tables aca­dé­mi­ciens ont­ils pu ain­si se four­voyer ? De­main les ba­te­leurs de la té­lé­réa­li­té se­ront­ils no­bé­li­sables ? » Jean­nine est dans l’ex­pec­ta­tive : « Certes, ses textes (de Dy­lan) sont poé­tiques et en­ga­gés, mais il ne fau­drait pas que ce titre su­prême se dé­mo­cra­tise en­vers les grands noms qui l’ont re­çu. Ce prix lais­se­ra pla­ner comme un sen­ti­ment d’in­com­pré­hen­sion… »

Georges qui au­rait « tant vou­lu être beat­nik (*) »a un cou­plet de ré­ponse at­ten­dris­sant : « Dy­lan, c’est l’em­blème de la gé­né­ra­tion 60, le com­bat­tant des idées, sans arme, mais avec des poèmes. J’ai été éle­vé par les textes de sa contre­cul­ture. Ce No­bel, ce n’est pas la vic­toire des vieux Hip­pies, c’est celle du poète des temps mo­dernes. »

« Aux dé­trac­teurs voyant sim­ple­ment en Dy­lan un plouc du fin fond de l’amé­rique », Paul rap­pelle que « Dy­lan a chan­gé après sa conver­sion au chris­tia­nisme et ses nuances re­li­gieuses pro­fondes à la Fran­çois Mau­riac » (No­bel de la lit­té­ra­ture en 1952). Dy­lan, ce n’est pas un chef politique, c’est un ar­tiste, un écri­vain. »

Nous y voi­là. Fau­drait­il re­mettre en cause la dé­fi­ni­tion même de l’écri­vain ? La chan­son d’au­teur de­vrait­elle res­ter confi­née à des cercles spé­cia­li­sés ? Se sou­vient­on de la chan­son de geste ca­rac­té­ris­tique de la lit­té­ra­ture du Moyen­âge et de La Chan­son de Ro­land pou­vant da­ter de 1080 ? Alain s’en­flamme : « Dy­lan est l’hé­ri­tier des bardes. Sa cul­ture lit­té­raire, comme celle de Bras­sens qui au­rait mé­ri­té ce prix, est in­dé­niable. C’est un fils spi­ri­tuel de Rim­baud… »

Dy­lan a re­don­né ses lettres de gloire à la chan­son à texte. Et c’est jus­te­ment « pour avoir créé de nou­velles ex­pres­sions poé­tiques dans la grande tra­di­tion de la chan­son amé­ri­caine », qu’il a ob­te­nu le No­bel de la lit­té­ra­ture qu’on lui pro­met­tait de­puis deux ans. Les fans de Dy­lan pour­raient lui dé­di­ca­cer ce mot de Sha­kes­peare : « La poé­sie est cette mu­sique que tout homme porte en soi. » ■

(*) Membre de la Beat Ge­ne­ra­tion, mou­ve­ment lit­té­raire et ar­tis­tique né dans les an­nées 1950, aux États-unis

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