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La Montagne (Brive) - - Au quotidien -

– Je lui don­ne­rai le sein dès qu’on ar­ri­ve­ra aux Croi­settes. De la voi­ture, ils suivent du re­gard l’on­du­la­tion alerte de la croupe et du dos de Pâ­que­rette dont la cri­nière per­lée de gout­te­lettes flotte au vent. La pluie glisse sur la robe pom­me­lée de la ju­ment, frappe la ca­pote et on se sent bien à l’abri dans la voi­ture, une sen­sa­tion douce sem­blable à celle qu’on éprouve les soirs d’hi­ver quand on coud à la lu­mière de la che­mi­née. Émile sou­lève et ra­bat pres­te­ment les guides afin de fouet­ter une nou­velle fois la croupe de Pâ­que­rette. Aus­si­tôt, l’ani­mal ac­cé­lère l’al­lure. Les prés dé­filent. Après les der­nières mai­sons, la route est moins bonne et les se­cousses de­viennent plus sen­sibles. Su­zanne geint un peu plus fort. – C’est sûr, tu as faim, lui mur­mure Ro­sine. On va bien­tôt ar­ri­ver. Une pe­tite de­mi-heure. Mais elle a beau la ber­cer, lui par­ler dou­ce­ment, Su­zanne ne se calme pas. Elle ne fait pas de co­lère, ne pleure même pas et conti­nue à pous­ser ses plaintes lan­ci­nantes comme un en­fant qui souffre. Bien­tôt, son gé­mis­se­ment de cha­ton sans mère s’af­fai­blit et tra­duit un épui­se­ment qui ne plaît pas à Émile. – Veux-tu que je m’ar­rête ? Ro­sine n’hé­site pas long­temps : – Si ce­la ne vous met pas trop en re­tard… – Me mettre en re­tard… comme si j’étais à dix mi­nutes… – Juste un pe­tit mo­ment, his­toire de la cal­mer… On ar­rive à hau­teur d’un bois. Émile tire sur les guides. Pâ­que­rette semble éton­née par cet ordre de halte en pleine ligne droite. Elle ra­len­tit, prend le pas puis tourne à gauche dans un che­min dès qu’émile tire sur le mors. La voi­ture s’ar­rête à l’abri de taillis de charmes et de noi­se­tiers qui coupent le vent et la pluie. – Je vais des­cendre pour que tu sois tran­quille, dit Émile en nouant les guides. Ro­sine le re­tient : – Vous ne me dé­ran­gez pas. Il pleut. Res­tez donc à l’abri. Ro­sine re­lève les ge­noux et y pose Su­zanne le temps de dé­bou­ton­ner son man­teau et de dé­gra­fer son cor­sage. Elle dé­gage le sein gauche, re­prend le bé­bé et ap­proche la pe­tite bouche du ma­me­lon. Su­zanne a un mou­ve­ment brusque de la tête et, dans une quête désor­don­née et im­pa­tiente, se jette sur la pointe du sein sans par­ve­nir à le sai­sir entre ses lèvres. Ro­sine es­saie de l’ai­der, tor­dant tour à tour le sein et la tête du bé­bé pour mettre les deux en contact. C’est dif­fi­cile. Su­zanne a-t-elle l’ha­bi­tude du sein ? À Pa­ris, ne lui don­nait-on pas des bi­be­rons ? Ro­sine ne sait rien de la fa­çon dont on la nour­ris­sait jus­qu’à main­te­nant. – Elle est pas comme mon pe­tit Louis, laisse tom­ber sour­de­ment Émile. Lui… Avant qu’il ne ter­mine sa phrase, sur­git dans sa tête l’image de son pe­tit-fils té­tant le sein de Ro­sine dans un mo­ment de pai­sible plé­ni­tude. Il la re­garde pres­ser le bout de son sein pour faire cou­ler un peu de lait entre les lèvres de Su­zanne de fa­çon à lui in­di­quer le che­min mais son re­gard se trouble et il a l’im­pres­sion de voir son propre pe­tit-fils à la place de Su­zanne.

(à suivre)

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