Bach, Bee­tho­ven et Bou­lez

La Montagne (Brive) - - Magazine - Pierre-oli­vier Feb­vret

Le chef Da­niel Kaw­ka (et bien d’autres) ren­dra hom­mage à l’un de ses maîtres à pen­ser et à créer, lors du fes­ti­val Mu­siques Dé­me­su­rées, du 3 au 19 no­vembre, à Cler­mont-fer­rand.

«Il faut avoir visà­vis de l’oeuvre d’art un res­pect pro­fond, ab­so­lu, comme de­vant la vie elle­même. C’est une ques­tion de vie ou de mort. C’est le mes­sage que je re­tiens de Pierre Bou­lez » ex­plique Da­niel Kaw­ka qui a ren­con­tré le com­po­si­teur et en­tre­te­nu avec lui des échanges épis­to­laires ré­gu­liers. Et il par­ti­ci­pe­ra au­tant que faire se peut à sa vé­ri­table re­con­nais­sance. « Bou­lez fait par­tie de ces com­po­si­teurs qui ont fi­na­le­ment peu écrit. Sa mu­sique est un dia­mant que le grand pu­blic ne connaît pas vrai­ment et que les or­chestres ne jouent pas car elle exige du temps. Il était plus simple de rap­pe­ler son sta­tut de chef d’or­chestre, de pen­seur de struc­ture, pour son en­ga­ge­ment pour l’ir­cam ou la nou­velle Phil­har­mo­nie. Mais la di­men­sion pu­blique et so­ciale va s’ef­fa­cer au bout de quelque temps, le pur­ga­toire de tout créa­teur, pour lais­ser écla­ter sa mu­sique et son gé­nie mu­si­cal ».

Comme de nom­breux autres mu­si­ciens, Da­niel Kaw­ka ren­dra hom­mage (le 19 no­vembre, 20 heures, Le Pe­tit Vé­lo à Cler­mont­fer­rand) au com­po­si­teur dis­pa­ru en dé­but d’an­née dans le cadre du fes­ti­val Mu­siques dé­me­su­rées en in­ter­pré­ tant Le Mar­teau sans maître avec Ma­rie Fra­schi­na et son En­semble or­ches­tral contem­po­rain.

« Quand il écrit cette oeuvre en 1954, à moins de trente ans, c’était un vé­ri­table brû­lot dans l’uni­vers contem­po­rain. Tous les grands com­po­si­teurs de l’époque ont pris la me­sure de l’in­no­va­tion, de l’au­dace de cet homme. Stra­vins­ky le pre­mier di­sait que c’était l’oeuvre la plus mar­quante du XXE siècle. S’il y une oeuvre de Bou­lez à jouer pour lui rendre hom­mage, c’est celle­là. »

Pen­sée pro­gres­sive

Le Mar­teau sans maître marque une vé­ri­table rup­ture avec le néo­clas­si­cisme de l’en­tre­deux­guerres. « Bou­lez ar­rive et il bou­le­verse tous les codes. Tout est neuf jus­qu’à l’in­ter­pré­ta­tion du texte de Re­né Char sans conti­nui­té mé­lo­dique et la forme croi­sée entre trois poèmes qui in­ter­agissent à dis­tance. »

Pierre Bou­lez est dans la marche de l’his­toire de la mu­sique : cette conquête d’in­no­va­tions, un élar­gis­se­ment de la pa­lette ex­pres­sive, la dis­so­nance d’un jour de­ve­nant la conso­nance du len­de­main. « Mon­te­ver­di a créé cette rup­ture, Bach après lui, puis Bee­tho­ven. Je si­tue Pierre Bou­lez à ce ni­veau­là as­su­ré­ment. Je ne dé­tiens pas la vé­ri­té mais sa pen­sée est une puis­sance de pen­sée, et pas simple en terme d’in­no­va­tion. Il y a un hu­ma­nisme, des cor­res­pon­dances sys­té­ma­tiques entre mé­lo­die, har­mo­nie, timbre. Il y a ce grand souffle ex­pres­sif. Tout ça, il le par­tage avec les très grands. Son lan­gage était tel­le­ment d’avant­garde qu’il fau­dra en­core quelques dé­cen­nies pour en prendre la me­sure et s’ins­tal­ler dans une écoute heu­reuse et simple de la mu­sique comme l’est au­jourd’hui celle de Bee­tho­ven. »

Pierre Bou­lez a conser­vé cette pen­sée pro­gres­sive jus­qu’à la fin de sa vie même si dans son oeuvre ul­time Dé­rive 2 , il y a des clins d’oeil à De­bus­sy : « On s’aper­çoit que cette mu­sique s’ins­crit dans un cou­rant de mu­sique fran­çaise au re­gard de la poé­sie, de l’épure, de la beau­té so­nore et ce­la par­de­là l’ou­til mu­si­cal uti­li­sé. » ■

Mu­siques dé­me­su­rées. Fes­ti­val des mu­siques d’au­jourd’hui, du 3 au 19 no­vembre, à Cler­mont-fer­rand. Concerts, ren­contres, ins­tal­la­tions… Plus au 06.41.97.20.58.

PIERRE BOU­LEZ. Com­po­si­teur de gé­nie dis­pa­ru en jan­vier 2016.

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