Elle a connu Ra­vens­brück et ne baisse pas les bras

À 93 ANS. Elle pré­side la Fon­da­tion pour la mé­moire de la dé­por­ta­tion.

La Montagne (Brive) - - La Une - Fran­çois Des­noyers

Pré­si­dente de la Fon­da­tion pour la mé­moire de la dé­por­ta­tion, Ma­rie-jo­sé Chombart de Lauwe a me­né une vie de com­bats, de la Ré­sis­tance à la dé­por­ta­tion, dans le camp de Ra­vens­brück, jus­qu’à la pré­ven­tion contre la mon­tée ac­tuelle des ex­tré­mismes.

Le com­bat conti­nue. Ma­rieJo­sé Chombart de Lauwe porte, à 93 ans et avec une dé­ter­mi­na­tion in­tacte, sa pa­role de Ré­sis­tante.

Elle té­moigne de l’hor­reur des camps na­zis où elle a été dé­por­tée, tout par­ti­cu­liè­re­ment au­près des jeunes gé­né­ra­tions.

Une jeu­nesse à la­quelle tout son par­cours est lié. Les en­fants ont été le su­jet d’étude pri­vi­lé­gié de cette so­cio­logue.

Et puis, sur­tout, dans l’en­fer de Ra­vens­brück, elle a été confron­tée à une ex­pé­rience aus­si dou­lou­reuse que fon­da­trice : dans la Kin­der­zim­mer (la chambre des en­fants), elle a ten­té, jour après jour, de gar­der en vie des nour­ris­sons dans le plus grand dé­nue­ment. ■ Vous avez fait de votre vie une suc­ces­sion de ré­sis­tances. Par­mi elles, un com­bat frap­pant : ce­lui pour la vie, dans la chambre des en­fants de Ra­vens­brück, contre la mort et la déshu­ma­ni­sa­tion que vou­laient im­po­ser les na­zis… Oui, les en­fants, c’est la vie qui re­naît. C’était la pre­mière étape es­sen­tielle dans le camp : ré­sis­ter, tout faire pour sau­ver des vies.

Lorsque j’ai été af­fec­tée dans cette pièce, j’ai tout fait pour ce com­bat pour la vie. Beau­coup d’en­fants sont morts, il n’y avait rien… Mais, avec les mères, nous nous sommes bat­tues. Par exemple, pour que l’in­fir­mière en chef ac­cepte qu’on ait tous les jours un pot de lait en poudre, même si c’était bien peu.

Les mères, dont le bé­bé était mort, don­naient leur lait à des en­fants dont la ma­man n’en avait plus. Jus­qu’à la li­bé­ra­tion des camps, c’est ain­si toute une or­ga­ni­sa­tion de vie qui s’est mise en place. Nous avions l’idée que nous étions là pour agir. C’est ça, la vie ! ■ Cette force de convic­tion, vous l’avez éga­le­ment lorsque, quelques an­nées plus tôt, vous re­joi­gnez la Ré­sis­tance, à 17 ans… L’hé­ri­tage fa­mi­lial a là une grande im­por­tance. J’ai re­joint la Ré­sis­tance avec mes pa­rents, des gens fi­dèles aux droits de l’homme. Quand l’oc­cu­pant est ar­ri­vé, il fal­lait faire quelque chose. Dans notre ré­gion, les Côtes­d’ar­mor, c’était re­la­ti­ve­ment simple de trou­ver comment agir vite.

Cer­tains es­sayaient de re­joindre l’an­gle­terre, nous les avons donc ai­dés… ■ Vous avez in­ti­tu­lé vos mé­moires « Ré­sis­ter tou­jours ». Contre quoi ré­sis­tez-vous, au­jourd’hui ? Les pires crimes contre l’hu­ma­ni­té qui ont été per­pé­trés dans les camps ne sont pas sans suite. Il faut donc les faire connaître, et être vi­gi­lant, au­jourd’hui comme hier, à toutes les at­teintes aux droits de l’homme. ■ Vous me­nez un tra­vail de sensibilisation des jeunes. La fa­çon d’abor­der ces évé­ne­ments chan­get-elle à me­sure que le temps qui nous sé­pare d’eux s’ac­croît ? Pour agir au mieux, nous or­ga­ni­sons un concours an­nuel en di­rec­tion des élèves. C’est l’oc­ca­sion pour moi d’al­ler dans les éta­blis­se­ments pour té­moi­gner. Je trouve ex­cellent le dia­logue avec ces jeunes.

J’ai un avan­tage : je leur rap­pelle, en in­tro­duc­tion, que j’avais leur âge lorsque j’ai com­men­cé à m’en­ga­ger. De là, je leur ex­plique comment on peut dire “non” à une oc­cu­pa­tion, une op­pres­sion, au ra­cisme qu’ils peuvent très bien trou­ver au­jourd’hui à leur porte. ■ Vous me­nez de longue date un com­bat contre les ré­sur­gences de l’ex­trême-droite. La mon­tée ac­tuelle des po­pu­lismes à tra­vers l’eu­rope ne peut que vous in­quié­ter… Bien sûr, parce que la gé­né­ra­tion qui est at­ti­rée par le po­pu­lisme ne connaît pas l’his­toire que nous avons vé­cue.

Il faut donc leur ex­pli­quer comment, par pe­tits pas, on va vers l’ex­clu­sion, le re­jet de l’autre. L’hu­main peut ren­trer dans une rou­tine, et se lais­ser pié­ger. C’est à nous, qui avons connu le pire, de dire « At­ten­tion, dan­ger, vous êtes sur la mau­vaise pente ». ■ Cette sen­sa­tion que l’his­toire peut se ré­pé­ter vaut aus­si pour la crise mi­gra­toire ac­tuelle… Oui, il y a des gens per­sé­cu­tés qui fuient, d’autres qui se sentent en­va­his. Comment ai­der les mi­grants ? Peut­on pla­ni­fier leurs dé­pla­ce­ments ? Beau­coup de ques­tions se posent… Mais l’es­poir doit, sur ces ques­tions, tou­jours être en nous.

Il y a tou­jours eu des mi­no­ri­tés de per­sé­cu­tés – et avec eux des mi­li­tants conscients de ce qu’il fal­lait pré­ser­ver – qui ont été ca­pables de se le­ver et d’ap­pe­ler aux va­leurs de la Ré­pu­blique, des droits de l’homme. Il ne faut ja­mais bais­ser les bras !

Rap­pe­lons­nous que, pen­dant la guerre, cer­tains sont al­lés jus­qu’à sa­cri­fier leur vie pour des va­leurs ju­gées su­pé­rieures à leur propre exis­tence. ■

PHO­TO DR

DIRE « NON ». « À une oc­cu­pa­tion, une op­pres­sion, au ra­cisme… »

STÈLE. De­vant le mur d’en­ceinte du camp na­zi de Ra­vens­brück, où quelque 132.000 femmes et en­fants furent dé­por­tés… 90.000 n’en re­vinrent ja­mais !

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