La Pe­tite Su­zanne

épi­sode 19

La Montagne (Brive) - - Annonces Classées -

Quand Ro­sine entre dans la mai­son avec le bé­bé dans les bras, Al­ber­tine pré­pare la soupe, cour­bée au-des­sus de la mar­mite po­sée sur le feu à cô­té de la pe­tite les­si­veuse pleine d’eau bouillante qui laisse échap­per des vo­lutes de va­peur par la join­ture du cou­vercle. Le pe­tit Pierre, as­sis sur le banc de­vant le pa­nier de lé­gumes ren­ver­sé sur la table, s’ar­rête im­mé­dia­te­ment d’aligner ca­rottes, to­pi­nam­bours et autres pommes de terre avec les­quels il jouait, saute sur le sol et vient se col­ler aux jupes de sa mère. – J’me dou­tais bien que t’ar­ri­ve­rais au­tour des 5 heures, dit Al­ber­tine. Ro­sine s’ac­crou­pit. Pierre lui en­toure aus­si­tôt le cou et l’em­brasse. Sa mère lui rend un bai­ser so­nore sur la joue et dé­couvre avec pré­cau­tion le vi­sage de Su­zanne pour lui mon­trer le bé­bé. – C’est une pe­tite fille, an­non­cet-elle. Elle s’ap­pelle Su­zanne. – … Zanne, es­saie de ré­pé­ter l’en­fant. – Su-zanne, ar­ti­cule Ro­sine. Su­zanne. Tour­née vers le pa­quet de langes que sa fille tient dans les bras, Al­ber­tine coupe les der­nières ca­rottes à l’aveu­glette et fait tom­ber les mor­ceaux dans l’eau bouillante de la mar­mite. Elle re­vient vers la table, pose son cou­teau à cô­té des éplu­chures, sai­sit le bord de son ta­blier et s’ap­proche tout en s’es­suyant les mains : – T’as réus­si à avoir une fille. C’est bien. – J’ai réus­si rien du tout, ça s’est fait comme ça, ré­plique Ro­sine en écar­tant da­van­tage le lange. Elle a cinq mois, mais elle n’est pas bien grosse. Al­ber­tine re­garde et dé­couvre les joues creuses et le vi­sage maigre du bé­bé avec une moue d’in­quié­tude. Elle se garde bien de faire un com­men­taire, mais Ro­sine de­vine qu’elle pense que c’est une gosse de l’as­sis­tance et qu’il ne faut pas s’éton­ner de sa mai­greur vu que tous les gosses de l’as­sis­tance sont dans cet état quand ils ar­rivent de Pa­ris. – Avec cette pluie qu’ar­rête pas de tom­ber, dé­clare la grand-mère, je me suis dit que le bé­bé au­rait pas trop chaud en ar­ri­vant. J’ai fait chauf­fer une brique dans le four et je l’ai mise dans le ber­ceau. Elle va être bien. La mai­son des Croi­settes est une lon­gère per­che­ronne as­sez basse qui se com­pose de deux pièces. Ou­vrant de plain-pied sur l’ex­té­rieur, il y a sur­tout une pièce à vivre as­sez vaste qu’on ap­pelle « la cui­sine ». Elle est équi­pée de la cui­si­nière que, pour des ques­tions de lon­gueur de tuyaux, on a pla­cé de­vant la che­mi­née, d’une table et de deux bancs de ferme où peuvent prendre place huit per­sonnes, d’un grand pla­card pour la vais­selle et les pro­vi­sions, d’une huche à pain et, juste sous la fe­nêtre qui donne sur la route et les prés, d’une pierre à évier dont l’eau s’écoule dans le fos­sé par un tuyau de grès. Le long du mur de gauche, entre la porte qui donne dans la grange et l’autre fe­nêtre, on a conser­vé une al­côve fermée par un ri­deau où se trouve le lit de la grand-mère. En re­trait, re­mi­sée de chaque cô­té de la cui­si­nière, comme au temps où le feu pé­tillait le soir dans la che­mi­née, il y a deux chaises et une caisse où on en­tre­pose le bois. (à suivre)

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