LE FEUILLETON

La Montagne (Brive) - - Annonces Classées - © Edi­tions (à suivre)

Sa­chant que les Croi­settes étaient à vendre, Fer­nand Le­ro­gneux s’était donc em­pres­sé de se por­ter ac­qué­reur, pro­je­tant d’y ex­pé­dier ses vieux afin de sau­ver son mé­nage. Pour Jo­seph et Ro­sine, la vente de la mai­son à Le­ro­gneux si­gni­fiait leur mise à la porte. Aus­si, avec la belle confiance en l’ave­nir que leur don­naient leurs jeunes bras, le jeune mé­nage s’était-il éga­le­ment por­té ac­qué­reur, en­vi­sa­geant de faire un gros em­prunt pour payer la mai­son. Ils étaient jeunes, ils étaient cos­tauds, il fal­lait se lan­cer. Fi­dèles à la pa­role de leur père, les hé­ri­tiers leur avaient don­né la pré­fé­rence. Le notaire avait prê­té l’ar­gent et tout s’était ar­ran­gé, même si l’af­faire qui ve­nait de lui pas­ser sous le nez ren­dait Fer­nand tei­gneux et ran­cu­nier. Mal­heu­reu­se­ment, un an plus tard, la guerre écla­tait. Avec le dé­part de Jo­seph et une paie en moins, Ro­sine se trou­vait dé­mu­nie et l’ap­proche du 30 de chaque mois de­vint une an­goisse per­ma­nente. Où trou­ver l’ar­gent pour faire face à l’échéance ? La pre­mière an­née, le notaire se mon­tra com­pré­hen­sif, ac­cep­tant quelques re­tards, n’osant pas sai­sir la mai­son d’un sol­dat com­bat­tant au front pour sau­ver la France de l’in­va­sion en­ne­mie. Ro­sine fit à peu près tout ce qui pou­vait rap­por­ter quatre sous : des jour­nées dans les fermes, des be­sognes de la­veuse de linge, des tâches dans les champs et même des tra­vaux d’hommes dans les bois. Et puis la nais­sance de Pierre avait com­pli­qué les choses. Nou­veaux re­tards, nou­velles me­naces. Le notaire s’im­pa­tien­tait. Le­ro­gneux, à la fois par ran­cune et parce que sa femme me­na­çait de par­tir, était al­lé le voir et lui avait fait une bonne pro­po­si­tion. Le drame Fa­vel­lière avait apai­sé les choses pour un temps. Émile avait très conve­na­ble­ment ré­mu­né­ré les ser­vices ren­dus par Ro­sine, ce qui avait per­mis de re­mon­ter la pente. Mais main­te­nant… Ro­sine ra­masse tous les billets, les serre sur son ventre et se tourne vers le por­trait de Jo­seph. « La mai­son, on nous la pren­dra pas, jure-t-elle en fixant son homme dans les yeux. Main­te­nant, avec la pen­sion qui va tom­ber tous les mois, on pour­ra rem­bour­ser. » Mal­gré sa vo­lon­té d’être forte, la vue de son Jo­seph fait mon­ter des larmes dans ses yeux. Quand re­vien­dra-t-il ? Il ne faut pas qu’il la voie ain­si. Alors elle se passe la main sur les yeux, se tourne vers le lit et em­poigne les billets. Elle compte soixante francs, ouvre l’ar­moire et glisse l’en­ve­loppe entre deux paires de draps. Puis elle en­lève ses beaux ha­bits et se rha­bille avec les vê­te­ments de tous les jours po­sés sur le dos­sier de la chaise. « Mon Jo­seph… Mon Jo­seph… » Elle a sou­dain en­vie de pleu­rer mais elle se re­tient. La nuit, quand per­sonne ne peut la sur­prendre, elle craque et se laisse al­ler à pleu­rer pen­dant des heures. Dans la jour­née, c’est dif­fé­rent, elle doit être forte, sur­tout de­vant lui dont elle sent le re­gard dans son dos. Elle ne l’a pas re­vu de­puis qu’il a été bles­sé. Que c’est bête la guerre ! Fau­ché un mois avant l’ar­mis­tice alors qu’il a sur­vé­cu à plus de quatre an­nées de boue, de mi­traille et de com­bats sans souf­frir la moindre égra­ti­gnure.

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