Éteindre son or­di­na­teur et vivre

Le so­cio­logue Do­mi­nique Wol­ton met en garde contre la sur­in­for­ma­tion

La Montagne (Brive) - - Jeux -

40 ans qu’il dé­cor­tique et ana­lyse la com­mu­ni­ca­tion. Le so­cio­logue spé­cia­liste des mé­dias Do­mi­nique Wol­ton pointe la stan­dar­di­sa­tion des idées en­gen­drées par l’ou­til in­ter­net et dé­plore l’uni­for­mi­sa­tion de la presse. Op­ti­miste, il guette le jour où tout le monde va dé­bran­cher. Pour lire et cui­si­ner.

DP­ro­pos re­cueillis par Phi­lippe Mi­nard (ALP)

ans son livre d’en­tre­tiens Com­mu­ni­quer, c’est vivre, (*), Do­mi­nique Wol­ton donne des conseils de sur­vie en so­cié­té hy­per­mé­dia­ti­sée. ■ À lire votre ana­lyse de l’ou­til in­ter­net et des com­por­te­ments qu’il en­gendre, on vous sent re­gret­ter cer­taines ver­tus pé­da­go­giques de la té­lé­vi­sion… On a bien be­soin des deux ! La force de la ra­dio, de la té­lé­vi­sion et de la presse gé­né­ra­liste, c’est l’offre, c’est­àdire que l’on es­saye de tou­cher tous les pu­blics. In­ter­net, ce n’est pas l’offre, c’est la de­mande. Avan­tage : on est beau­coup mieux ser­vi ; in­con­vé­nient : on se coupe de tout le reste. C’est un uni­vers plus seg­men­té et com­mu­nau­taire. L’autre li­mite énorme d’in­ter­net, c’est que c’est pen­sé comme une li­ber­té pour cha­cun mais que der­rière, se trouve la puis­sance to­ta­li­taire du GA­FA (Google, Apple, Fa­ce­book). Je n’ai ja­mais connu une telle contra­dic­tion entre une idéo­lo­gie de la li­ber­té et un pou­voir de contrôle et de tra­ça­bi­li­té. Les gens sont schi­zos ! On cri­ti­quait la ra­dio et la té­lé­vi­sion en leur re­pro­chant d’être des mé­dias de masse, mais l’am­bi­tion d’in­ter­net est de tou­cher 7 mil­liards d’in­di­vi­dus… ■ Les élites semblent pour­tant moins ré­ti­centes avec in­ter­net ? Elles pen­saient que les gens étaient abru­tis par la ra­dio et la té­lé­vi­sion, mais là aus­si, il y a une contra­dic­tion ma­jeure. On ad­met l’in­tel­li­gence du pu­blic pour être ci­toyen. Pour la consom­ma­tion, on com­mence à pen­ser qu’il est ma­ni­pu­lé et quand il écoute la ra­dio ou re­ garde la té­lé, on pense que c’est un con ma­ni­pu­lé ! Quand on re­garde la té­lé­vi­sion, on n’est pas pas­sif. En re­vanche, quand on est sur in­ter­net, on a le sen­ti­ment de dé­ci­der et de choi­sir, mais en fait, on nous donne à consom­mer que ce qui est dé­jà consom­mé par des mil­lions d’autres, donc c’est une école du confor­misme. ■ Ce­la vaut aus­si pour les chaînes d’in­fo conti­nue ? Tout à fait. Il n’y a ja­mais eu tant de ca­naux, tant d’in­fos, mais tout le monde fait la même chose. Il n’y a au­cune dis­tance, au­cune dif­fé­rence et il n’y a ja­mais de bonne nou­velle ! Mais les gens ne vivent pas à ce rythme d’in­for­ma­tion. Un point trois fois par jour leur suf­fit lar­ge­ment ! ■ Vous écrivez qu’in­ter­net est une uto­pie. Pour­quoi ? C’est une uto­pie parce que cha­cun rêve d’un tuyau où il pour­rait s’ex­pri­mer. Mais si tout le monde s’ex­pri­ me, qui écoute ? Nous sommes dans le champ des so­li­tudes in­ter­ac­tives, où tout le monde est bran­ché, où tout le monde en­voie des mes­sages, mais quant à se ren­con­trer, vivre, ai­mer, tra­vailler… Les hommes po­li­tiques pensent qu’en ra­con­tant des choses à plein de monde en ins­tan­ta­né, on va les croire. C’est naïf ! Ce n’est pas parce que nous sommes bran­chés qu’on va croire ce qu’on nous ra­conte. ■ La presse, les po­li­tiques, les com­mu­ni­cants… Vous met­tez tout le monde dans le même pa­nier ? Ils couchent en­semble psy­chi­que­ment et le pu­blic le voit très bien. Les son­deurs sont de­ve­nus les grands ma­ni­tous qui savent tout sur tout. Vous vous ren­dez compte que dans les prin­ci­pales émis­sions, on re­trouve les mêmes jour­na­listes, les mêmes po­li­tiques et les mêmes pseu­do­ex­perts !

La té­lé veut ga­gner des au­di­teurs ■ et la presse conser­ver ses lec­teurs… Si ja­mais on cale l’offre sur la de­mande, c’est de la dé­ma­go­gie ! L’en­jeu n° 1, c’est de com­prendre que le ré­cep­teur est in­tel­li­gent et c’est d’ex­pli­quer l’al­té­ri­té du monde. Les gens peuvent à la fois être très voyeurs et ju­ger très né­ga­ti­ve­ment le cirque mé­dia­tique. ■ Vivre en di­rect n’est donc pas l’ave­nir ? La vi­tesse de l’in­for­ma­tion est com­plè­te­ment contra­dic­toire avec la len­teur de la com­mu­ni­ca­tion. Pour se com­prendre, il faut du temps. La len­teur est consti­tu­tive de l’être hu­main, la so­cié­té est com­plè­te­ment bat­tue en brèche par la vi­tesse de l’in­for­ma­tion. Vivre, c’est éteindre son or­di­na­teur et don­ner ren­dez­vous à quel­qu’un dans un bis­trot. ■ Vous poin­tez l’uni­for­mi­sa­tion de l’in­for­ma­tion, mais vous n’êtes pas plus tendre avec cer­tains ca­naux spé­cia­li­sés ? Arte, par exemple, a per­mis à la classe cultu­relle di­ri­geante d’avoir sa té­lé. Du coup, ce­la n’a pas in­ci­té les grandes chaînes TV à faire de la cul­ture. La ques­tion fon­da­men­tale, pour la presse et la TV, c’est com­ment faire ac­cé­der le grand pu­blic à la cul­ture ? Les Eu­ro­péens au­raient dû dé­fendre la té­lé­vi­sion pu­blique, mais comme les élites dé­tes­taient les mé­dias, ils ont pri­vi­lé­gié d’autres ca­naux. En créant Ca­nal +, Mit­ter­rand a par exemple dé­lé­gi­ti­mé le ser­vice pu­blic. ■ Vous avez le sen­ti­ment d’avoir me­né tous ces tra­vaux pour rien ? Certes, j’ai le sen­ti­ment de ne pas être écou­té, mais je suis op­ti­miste ! Tout le monde est bran­ché, mais tout le monde se dé­bran­che­ra. Il y a au­ra tel­le­ment de contrôle et de tra­ça­bi­li­té que les gens en au­ront marre. Après avoir bouf­fé de l’écran au bou­lot, au ly­cée, à la mai­son, les gens vont avoir en­vie de faire de la cui­sine, de lire un livre. ■

(*) (livre d’en­tre­tiens avec Ar­naud Be­ne­det­ti). Édi­tions du Cherche­mi­di, 330 pages, 18 eu­ros.

PHO­TO ÉRIC LEGOUHY

OB­SER­VA­TEUR. Do­mi­nique Wol­ton reste op­ti­miste.

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