Une éti­quette dé­ca­lée pour un qua­tor com­plice

La Montagne (Brive) - - Le Fait Du Jour - Oli­vier Chap­pe­ron @ochap­pe­ron

Do­mi­nique De­cos­ter n’avait ja­mais ima­gi­né de­ve­nir vi­gne­ron. Fils d’édouard De­cos­ter, qui a fait de Le­grand un fleu­ron du CAC 40, Do­mi­nique a tou­jours eu la por­ce­laine che­villée au coeur. « J’ai fait mon pre­mier stage chez Ber­nar­daud au Ma­roc, quand j’étais tout jeune. Puis je suis re­ve­nu quelques temps tra­vailler chez Le­grand. En 1973, les Ber­nar­daud, qui étaient amis avec mes pa­rents, m’ont pro­po­sé de re­prendre Li­moges Cas­tel. En 1988, j’ai re­pris Ha­vi­land. Quand, en 2000, j’ai ven­du l’en­tre­prise à 52 ans, je pen­sais prendre ma re­traite… ».

C’était sans comp­ter sur Flo­rence, son épouse, qui se voyait bien pour­suivre une ac­ti­vi­té liée aux arts de la table et sur­tout pas stop­per toute ac­ti­vi­té. « Je l’ai vu dans un rêve au mi­lieu des vignes », pré­cise dans un éclat de rire Flo­rence De­cos­ter. « Moi, je ne m’y voyais pas du tout ! », s’es­claffe son époux.

Quelques voyages et trois mois de re­pos plus tard, Do­mi­nique De­cos­ter ac­cepte. « Nous avons cher­ché un do­maine mais sans vrai­ment avoir idée d’y vivre. Six mois après, nous étions ins­tal­lés. Nous avons gran­di tous les deux à Li­moges à quelques cen­taines de mètres l’un de l’autre avec mon épouse. J’y ai vé­cu 52 ans mais je peux vous as­su­rer que nous ne re­par­ti­rons pas du Bor­de­lais… même si nous ado­rons les pay­sages du Li­mou­sin avec leurs vaches et que nous avons en­core de la fa­mille et plein d’amis à Li­moges. »

Il faut dire que le Châ­teau Fleur Car­di­nale, 23,5 hec­tares, et le Châ­teau Croix Car­di­nale, 4,5 hec­tares, qui le jouxte, ont de quoi les ra­vir. « Nous avons eu un coup de foudre », ra­conte Do­mi­nique De­cos­ter. Et sur­tout, nous avons été très bien ac­cueillis », ren­ché­rit Flo­rence. Il faut dire que les De­cos­ter ont su s’in­té­grer. Tout d’abord, ils ont ra­pi­de­ment pris leurs quar­tiers au châ­teau, un signe fort pour les au­toch­tones, et ils ont mis les mains dans la vigne. « Nous avons pris cha­cun la res­pon­sa­bi­li­té d’une par­celle. Nous avons tout ap­pris avec les em­ployés du do­maine ; la taille, la ven­dange. Nous avons beau­coup par­lé avec les gens ».

Sur­tout, le couple se lie d’ami­tié avec leur voi­sin Jean­luc Thu­ve­nin, le pape du “vin de ga­rage”, pro­prié­taire du châ­teau Va­lan­draud. « Il nous a très vite don­né des conseils ami­caux », même si cer­tains étaient un peu ra­di­caux. Lors d’une vi­site du chai, il conseille au couple De­cos­ter de re­cons­truire un chai neuf. « Nous ve­nions d’ache­ter et donc d’in­ves­tir lour­de­ment. Ce­la nous a lais­sés per­plexe », ex­plique Flo­rence De­cos­ter. Fi­na­le­ment, une grande par­tie du chai est ra­sée pour être re­cons­truit. Il est inau­gu­ré en sep­tem­ bre 2002. « Nous ai­mons faire les choses bien même si nous ne sommes pas adeptes du clin­quant ». Sobre, jo­li­ment re­le­vé par du bois, le chai est sur­tout un ou­til de tra­vail ra­tion­nel et ef­fi­cace.

L’aven­ture et la col­la­bo­ra­tion avec Jean­luc Thu­ve­nin, de­ve­nu conseiller du do­maine, prennent tout leur sens lorsque le Châ­teau Fleur Car­di­nale est clas­sé « grand cru » en 2006. « L’an­cien pro­prié­taire fai­sait un très bon vin, in­siste Do­mi­nique De­cos­ter, mais nous vou­lions quelque chose qui nous cor­res­ponde un peu plus, gour­mand, plai­sant en­core jeune tout en conser­vant des qua­li­tés de garde. Nous fai­sons ap­pel à un

Le Châ­teau clas­sé « Grand cru » en 2006 après un gros tra­vail sur le ca­rac­tère du vin

oe­no­logue. Nous l’ob­ser­vons en spec­ta­teurs. Nous ai­mons bien être là quand il vi­ni­fie, lors de l’as­sem­blage de la cons­ti­tu­tion des lots. Mais c’est tou­jours nous qui fai­sons le choix, le vin est à notre image ».

Il faut dire que le ter­roir du do­maine est au­jourd’hui un atout pour ce Saint­émilion. « Il est un peu plus loin du vil­lage que beau­coup d’autres mais il a l’avan­tage d’être sur un sec­teur qui pro­fite plei­ne­ment du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, ex­plique Do­mi­nique De­cos­ter. Il est sur une veine ar­gi­lo­cal­caire qui remonte jus­qu’ici. Le lieu est un peu plus frais, ce qui va très bien aux vieilles vignes très im­ plan­tées qui consti­tuent l’es­sen­tielle du do­maine ».

Pour Do­mi­nique De­cos­ter, la vigne est fi­na­le­ment une pro­lon­ga­tion lo­gique de la por­ce­laine. « In­tel­lec­tuel­le­ment par­lant, il y a de grandes si­mi­li­tudes. Ce sont tou­jours des tra­vaux de la terre. C’est un mé­tier très hu­main. Il est mé­ca­ni­sé mais avec de la créa­tion. Chaque pro­duit met un an à naître et il ter­mine au même en­droit sur la table ».

Cette pas­sion nou­velle des De­cos­ter est évi­dem­ment pour beau­coup dans l’ar­ri­vée sur l’ex­ploi­ta­tion de Ca­ro­line puis de Lu­do­vic De­cos­ter, belle­fille et fils du couple.

La re­lève en fa­mille

Ils sont ap­pe­lés à re­prendre le do­maine dans l’ave­nir. Ca­ro­line est en charge du vo­let mar­ke­ting­com­mu­ni­ca­tion. In­gé­nieur dans la dé­fense, elle a en­suite tra­vaillé comme cour­tier en vin pen­dant quatre ans avant d’être in­vi­tée à re­joindre le châ­teau en 2012.

Lu­do­vic est lui di­rec­teur tech­nique. Il a été né­go­ciant en vin pen­dant une di­zaine d’an­nées. « C’est une al­chi­mie qui au­rait pu être dif­fi­cile à trou­ver, in­dique Flo­rence. Ce n’est pas tou­jours fa­cile de tra­vailler en fa­mille. Mais en fait ce­la se passe très bien ». La com­pli­ci­té entre Flo­rence et sa belle­fille est d’ailleurs fla­grante. « Quand on a une dé­ci­sion à prendre, tout le monde s’ex­prime. Nous avons tous des com­pé­tences. Et on trouve tou­jours un consen­sus », as­sure Ca­ro­line. Une re­la­tion un peu comme le vin… ba­sée sur l’har­mo­nie des as­sem­blages.

PHO­TO STÉ­PHANE LE­FEVRE

LEIT­MO­TIV. Pour Ca­ro­line, Flo­rence, Do­mi­nique et Lu­do­vic De­cos­ter (de gauche à droite), un seul mot d’ordre, « tra­vailler sé­rieu­se­ment sans se prendre au sé­rieux ».

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