Chro­nique de l’ély­sée au féminin de la IIE à la Ve Ré­pu­blique

« La Pre­mière dame n’a pas vo­ca­tion à nous in­car­ner col­lec­ti­ve­ment », fixe l’his­to­rienne Joëlle Che­vé.

La Montagne (Brive) - - La Une - Nathalie Van Praagh nathalie.van­praagh@cen­tre­france.com

Que de­mande-t-on à l’épouse du pré­sident de la Ré­pu­blique ? Si ja­mais elle s’ex­prime, de ne ja­mais par­ler de po­li­tique, ré­pond l’his­to­rienne Joëlle Che­vé, dans sa chro­nique de l’ély­sée au féminin de­puis la IIE Ré­pu­blique.

«La Pre­mière dame n’a pas vo­ca­tion à nous in­car­ner col­lec­ti­ve­ment », af­firme Joëlle Che­vé. ■

Le rôle de la Pre­mière dame est-il im­per­méable aux modes ?

La seule dif­fé­rence ré­side dans le fait que jus­qu’au fé­mi­nisme, à l’éman­ci­pa­tion des femmes dans les an­nées soixante, l’opi­nion pu­blique ne re­met ab­so­lu­ment pas ce rôle en cause comme elle le fait au­jourd’hui : ces femmes sont ma­riées, donc elles ac­com­pagnent leur ma­ri sur les marches du pou­voir et ça n’étonne per­sonne. Mais pour ce qui est de leur rôle, il est le même en ef­fet de­puis le Di­rec­toire de 1795. Que font Élise Thiers, femme du pre­mier pré­sident de la IIIE Ré­pu­blique, et Ber­na­dette Chi­rac ? La pre­mière crée en 1871 le sou des chau­mières pour ai­der à re­cons­truire les ha­bi­tats dé­truits par les Prus­siens tan­dis que la se­conde va ré­cu­pé­rer des pièces jaunes pour les hô­pi­taux. On reste dans une re­pré­sen­ta­tion tra­di­tion­nelle des femmes et qui n’a pas évo­lué très cu­rieu­se­ment en ce qui concerne la pre­mière d’entre elles : nous avons toutes le droit de don­ner un avis po­li­tique, elle, ja­mais. Bri­gitte Ma­cron, par exemple, est op­po­sée au voile is­la­mique mais quand je lui ai po­sé la ques­tion pour ce livre, elle n’a pas ré­pon­du et ne di­ra rien. Elle a par­fai­te­ment com­pris la marge étroite que lui confé­rait son rôle.

N’y a-t-il pas sous ce vi­sage un trait mo­nar­chique ?

Quand la Ré­pu­blique s’ins­taure en France, elle est la seule en Eu­rope à part la Suisse. Elle ne va pas re­ce­voir les mo­nar­chies étran­gères dans la cui­sine ! La Ré­pu­blique ré­cuse le mo­dèle du pou­voir d’un seul trans­mis­sible par voix hé­ré­di­taire mais pas l’hé­ri­tage de l’iden­ti­té fran­çaise du luxe, de l’élégance : au contraire elle le ré­cu­père, le fait sien. Le train de vie de l’état au­jourd’hui, ce n’est rien. Son­gez que l’ély­sée sous la IIIE Ré­pu­blique, ce sont des ré­cep­tions ré­gu­lières de plu­sieurs mil­liers d’in­vi­tés ! Sous la IIIE Ré­pu­blique, d’ailleurs, où l’on conserve une concep­tion fa­mi­liale du pou­voir hé­ri­tée de la mo­nar­chie, le pré­sident Faure n’hé­site pas à se faire re­pré­sen­ter par sa fille quand il est em­pê­ché. Vous ima­gi­nez de nos jours, avec la mo­ra­li­sa­tion de la vie pu­blique, le scandale que ça pro­vo­que­rait.

Comment se fait-il que la Pre­mière dame ait per­du en France de sa lé­gi­ti­mi­té ?

Le ci­toyen veut tout et son contraire : il ré­clame que la Pre­mière dame soit la plus belle, la plus chic, dé­fende l’image de la France à l’étran­ger et en même temps, il ne veut pas payer pour elle. En l’es­pèce, je trouve qu’em­ma­nuel Ma­cron a été ha­bile. Face à la pé­ti­tion contre le sta­tut de Pre­mière dame de son épouse, qui a fait bou­ger les lignes, il a ré­pon­du par la charte, par une né­go­cia­tion entre le peuple fran­çais et l’ély­sée, qui n’est sanc­ti­fiée par au­cune dé­ci­sion lé­gale mais qui dit : je vous ga­ran­tis que mon épouse ne se­ra pas ré­tri­buée, ne bé­né­fi­cie­ra d’au­cun bud­get propre et ren­dra des comptes tous les mois. Ce­la contraste avec une Ber­na­dette Chi­rac qui avait dix­huit per­sonnes à son ser­vice ; les pièces jaunes, ça ne re­gar­dait pas l’état et c’était pour­tant gé­ré par le bu­reau de l’ély­sée. L’af­faire des in­fir­mières bul­gares, sous Sar­ko­zy, c’est un scandale : en­voyer sa femme Cé­ci­lia – à quel titre, de quel droit ? – et re­fu­ser qu’elle se pré­sente de­vant une com­mis­sion par­le­men­taire… on se trouve à la li­mite de ce qu’un chef d’état a le droit de faire. Le rôle du Pré­sident dé­ter­mine aus­si ce­lui que peut avoir sa femme à ses cô­tés.

Pour­quoi at­tri­buez-vous le titre de pre­mière Pre­mière dame à Ma­dame Tal­lien, l’épouse du mal-ai­mé de la Ré­vo­lu­tion ?

La Ré­pu­blique dure sous le Di­rec­toire dont Tal­lien est l’un des hommes clés. Ma­dame Tal­lien se trouve en po­si­tion d’être Pre­mière dame, lo­geant dans les pa­lais na­tio­naux, où elle joue un rôle of­fi­ciel, na­tio­nal : elle tient le bu­reau des bonnes oeuvres et sauve même des gens de la guillo­tine, fait re­ve­nir des exi­lés. Elle a ou­vert la voie.

AFP

BRI­GITTE MA­CRON. Un rôle dé­fi­ni et encadré par une charte.

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