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La Montagne (Brive) - - Au Quotidien -

Je suis per­sua­dé qu’ils les ont pro­vo­qués sciem­ment. Cette his­toire ne va pas ar­ran­ger les af­faires des mu­tins.

D’une blan­cheur ca­da­vé­rique, Léo­pol­dine tente de ré­sis­ter à la dou­leur qui l’en­va­hit. Une ter­rible mi­graine mar­tèle ses tempes et lui pro­voque des nau­sées et des ver­tiges. Elle s’ap­puie au bras du Jean­tou qui l’amène di­rec­te­ment chez lui.

Ma pauvre fille, te voi­là dans un bel état ! Tu vas res­ter avec nous. On te pro­té­ge­ra contre une éven­tuelle vi­site in­tem­pes­tive…

Si tu penses à Ilia, je n’ai au­cune illu­sion. Je ne le re­ver­rai plus, mur­mure la jeune femme au bord de l’éva­nouis­se­ment.

Il fau­drait que vous ayez une bonne ex­pli­ca­tion…

Celle qui vient d’avoir lieu au mess était suf­fi­sam­ment édi­fiante, dé­clare Léo­pol­dine, d’une toute pe­tite voix avant de se cour­ber en deux pour vo­mir.

Ne pou­vant trou­ver le som­meil, Léo­pol­dine a sou­hai­té re­tour­ner chez elle dans la nuit. Le len­de­main ma­tin, elle re­çoit la vi­site ami­cale du Dr We­ber-bau­ler.

Je suis mal pla­cé pour vous faire la mo­rale, seule­ment, après ce qu’il vient de se pas­ser, je ne sau­rais trop vous conseiller de re­tour­ner chez vos pa­rents. Vous se­rez plus en sé­cu­ri­té à Fel­le­tin qu’ici.

Les sol­dats russes ne me fe­ront pas de mal.

In­di­rec­te­ment, si. Cet in­ci­dent montre leur dé­ter­mi­na­tion. Pour l’ar­mée fran­çaise, il n’y au­ra pas trente-six so­lu­tions pour ré­gler le pro­blème.

Que vou­lez-vous dire ?

Si les mu­tins re­fusent de dé­po­ser les armes et de se rendre, le camp ne re­ce­vra plus de vivres. S’ils per­sistent, ils se­ront bom­bar­dés. Voi­là une bonne rai­son de me faire res­ter, vous au­rez sans doute be­soin de mes ser­vices.

Vous avez ou­blié d’être sage mais vous êtes cou­ra­geuse. Lors­qu’il re­ferme la porte der­rière lui, Léo­pol­dine se ras­soit, en proie à de nou­velles nau­sées. Elle dé­grafe son cor­sage, tâte ses seins lé­gè­re­ment gon­flés et dou­lou­reux. Un al­ler-re­tour à Fel­le­tin s’im­pose.

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*

Dans la phar­ma­cie de la fa­mille Mon­tagne, les clients se sont ag­glu­ti­nés pour échan­ger leurs im­pres­sions, in­quiets de voir dé­bar­quer de nou­velles troupes russes. Des uni­tés d’ar­tilleurs dé­barquent à la gare d’au­bus­son ! an­nonce l’un d’entre eux. De pas­sage à Orange, ils de­vaient re­joindre l’ar­mée d’orient. Je trouve éton­nant qu’on leur fasse faire un dé­tour par la Creuse.

On n’en avait plus à Fel­le­tin, du coup on nous en ra­mène ! réplique Irène, de­bout der­rière son comp­toir. Re­mar­quez, les autres se te­naient cor­rec­te­ment avec moi. Ils ve­naient sou­vent m’ache­ter de l’eau de toi­lette. Ils ap­pe­laient ça du « sent-bon » !

Sauf votre res­pect, ceux qui dé­barquent ne vont pas pas­ser leur temps à jouer de l’ac­cor­déon ou à dan­ser, en­core moins à se bi­chon­ner. Je crois qu’ils viennent ré­gler le compte des Cour­ti­niens ! On au­ra tout vu ! s’ef­fraie Irène.

(à suivre)

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