Tous des ob­sé­dés sexuels ?

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - SEPTIÈME JOUR - Flo­rence Chédotal flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

Tout a com­men­cé par l’« or­gasme » d’une foule dans un stade, rap­por­té par un jour­na­liste. In­tri­guée par l’ir­rup­tion de ce terme dans un tel contexte, la sé­mio­logue Ma­riette Dar­ri­grand a pas­sé six ans à cap­ter les mots à conno­ta­tion sexuelle qui ponc­tuent notre quo­ti­dien. Et ils sont nom­breux !

S on mé­tier, c’ est d’avoir l’oreille ten­due. « Je m’ima­gine un peu comme dans l’aqua­rium mé­dia­tique avec ma pe­tite épui­sette. Je suis une gla­neuse ». Par­fois, Ma­riette Dar­ri­grand, sé­mio­logue et spé­cia­liste du dis­cours mé­dia­tique, tombe sur des « as­pé­ri­tés ». Comme ce di­manche d’août 2009 où elle lit le mot « or­gasme » dans Le Mon

de pour dé­crire la ré­ac­tion d’une foule face à la per­for­mance de l’ath­lète Usain Bolt. « J’ai trou­vé ce­la très in­con­gru pour par­ler de sport. Et donc in­té­res­sant ».

S’agis­sait­il d’une seule oc­cur­rence ? Elle s’aper­çut que non, en­ten­dant ici et là des termes à conno­ta­tion sexuelle, qu’un plat soit ju­gé « or­gas­mique » dans une émis­sion cu­li­naire ou que la sphère po­li­tique at­tende un « re­dres­se­ment » qui tarde à ve­nir. Ain­si na­quit, en no­vembre der­nier, au terme de six an­nées de pêche in­ten­sive, son der­nier livre Sexy cor­pus, voyage dans la chair des mots (Le­mieux édi­teur). Par­mi ces mots char­nels gla­nés, d’ au­jourd’ hui comme d’hier, elle a son pe­tit chou­chou : « so­mate » . Une « belle trou­vaille » lin­guis­tique, une « pé­pite » , avis de sé­mio­logue. On la doit à Ra­be­lais. À la dif­fé­rence du grec so­ma, très en­glo­ bant, le la­tin re­li­gieux, dont avait hé­ri­té l’écri­vain jouis­seur, op­po­sait le cor­pus au spi­ri­tus, im­po­sant l’idée d’une sé­pa­ra­tion entre le corps et l’es­prit. Ce qui ne lui conve­nait guère, tant les deux lui pa­rais­saient liés ( quelques siècles plus tard, la psy­cha­na­lyse lui don­ne­ra rai­son). Alors Ra­be­lais in­vente le mot « so­mate ». « Mal­heu­reu­se­ment, il n’a pas te­nu, la culture a été trop forte », re­grette­t­elle.

Or­gasme, po­ser un la­pin, prendre son pied, ori­gine du monde, faire bonne « chère »… Mais sommes­nous à ce point, de nos jours et plus qu’avant, ob­sé­dés par le sexe et le corps, que ce­la né­ces­si­tait d’en faire un livre ? Elle ré­pond oui. Et qu’est­ce que ça dit de notre so­cié­té ? « Le corps est par­tout. La mar­chan­di­sa­tion. La vio­lence sexuelle aus­si. Mais, à cô­té de ce­la, on est confron­té aus­si à une forme de pu­ri­ta­nisme, de pu­di­bon­de­rie. C’est un grand ques­tion­ne­ment. Entre le por­no­cra­tisme et l’hy­gié­nisme, on ne sait pas de quel cô­té la so­cié­té va ver­ser » . Elle pré­co­nise une « troi­sième voie » : l’éro­tisme, ce « dy­na­misme vi­tal » . « Avant d’être le pe­tit Dieu avec ses flèches, Éros était le souffle de vie ci­vi­li­sa­teur, lié à la créa­tion du monde ». Trop de sexe par­tout a fi­ni, se­lon elle, par le tuer.

C’est aus­si vrai en po­li­tique. À force de trop vou­loir mettre du

corps par­tout, les hommes et femmes po­li­tiques ont fait fausse route, ex­plique celle qui avait aus­cul­té le vo­ca­bu­laire de Ni­co­las Sar­ko­zy en 2008 dans Ces mots qui nous gou­vernent (Bayard).

« L’en­trée en force du corps phy­sique dans le dis­cours po­li­tique cor­res­pond à la fin du cor­pus idéo­lo­gique ». La fin de l’ef­fort in­tel­lec­tuel. « On fait son run­ning de­vant les ca­mé­ras, on parle de ses en­fants, de ses dis­putes avec son pa­pa ». Mais se­lon Ma­riette Dar­ri­grand, ce mo­dèle sé­duc­teur, style Oba­ma, Sar­ko­zy…, a vé­cu. « C’est ob­so­lète, trop ba­nal. Tout le monde peut être sé­dui­sant, il suf­fit de cos­mé­tiques ».

Au­jourd’hui, l’opi­nion ne veut plus d’un homme ou d’une femme po­li­tique en­core dans la course sexuelle, se­lon elle. « Re­gar­dez Hilla­ry Clin­ton. Elle est post­sé­duc­tion, mo­dèle bonne mère de la pa­trie ». Plus à même, en gros, de se sou­cier de l’in­té­rêt gé­né­ral.

Mai­son ne peut pas dire qu’Em­ma­nuel Ma­cron, plé­bis­ci­té par les Fran­çais dans les son­dages, soit sexuel­le­ment hors jeu ? « C’est un sé­duc­teur mais d’un genre nou­veau, dans tous les sens de ce terme, très fluide entre mas­cu­lin et fé­mi­nin. Tout sou­rire. Lié au high­tech, à la connais­sance, il es­saie d’in­car­ner une fi­gure de sé­duc­tion men­tale ». Bref, il a un cer­veau. Comme Igle­sias de Po­de­mos, cite la jeune femme. Ou le Ca­na­dien Tru­deau.

Par contre, « sa gla­mou­ri­tude a été fa­tale à Sé­go­lène Royal » , pour­suit­elle. Quant à NKM, re­lâ­cher son chi­gnon, « ce n’est pas ce qu’elle a fait de mieux. Si j’ose dire, elle est des­ser­vie par son beau phy­sique ». Mais tous les espoirs lui sont per­mis. « Sa chance, c’est qu’elle va vieillir ». Si on peut dire…

Le po­li­tique post­sé­duc­tion plus à même de se sou­cier de l’in­té­rêt gé­né­ral ?

M. DAR­RI­GRAND. Sé­mio­logue.

DR

MA­CRON. Il est beau gosse, mais mise sur son cer­veau ; bref, il a tout com­pris, comme l’Es­pa­gnol Igle­sias, se­lon Ma­riette Dar­ri­grand. PHO­TO AFP

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