Le bon­heur de culti­ver ses Jar­dins

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Chem­cha Rabhi

Chan­tier d’in­ser­tion, les Jar­dins de La­ro­que­vieille dans le Can­tal, cer­ti­fés bio, ont pris le par­ti d’ac­cueillir des de­man­deurs d’em­ploi de plus de 50 ans. Au­de­là de la di­men­sion so­ciale, une vraie fi­lière s’est mise en place.

Une pe­tite route bi­furque pour prendre de la hau­teur jus­qu’à une mai­son de maître ap­par­te­nant à la com­mune de La­ro­que­vieille.

La pre­mière graine de ce pro­jet y a été se­mée en 2002, sous la hou­lette du Plie ( Plan lo­cal pour l’in­ser­tion et l’em­ploi). Les Jar­dins de La­ro­que­vieille ont ou­vert leurs portes l’an­née sui­vante.

À t ra v e r s c e c h a n t i e r d’in­ser­tion, il y avait une en­vie d’of­frir à des per­sonnes en dif­fi­cul­té une ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle in­té­res­sante : pro­duire de quoi nour­rir son pro­chain. Voi­là com­ment des gens mal­me­nés par la vie ont re­trou­vé toute la place qui leur était due dans la chaîne hu­maine. De­puis la créa­tion des Jar­dins, une cen­taine de per­sonnes sont ve­nues prê­ter main­for te à Da­niel Du­four, l’en­ca­drant jar­di­nier.

Ac­tuel­le­ment, le site ac­cueille 8 à 9 per­sonnes sé­lec­tion­nées sur le vo­let. « En 2011, nous avons lan­cé le plan se­nior, de­puis cet ou­til d’in­ser­tion est ré­ser vé aux de­man­deurs d’em­ploi de plus de 50 ans » , ex­plique Ch­ris­tian Mor­go, di­rec­teur du Plie. Après trois an­nées dif­fi­ciles de chô­mage, Mi­chel Com­by a re­joint cette pé­pi­nière en fé­vrier 2013. Le mo­ral n’y était pas vrai­ment pour cet an­cien ou­vrier bou­lan­ger, abî­mé par le monde du tra­vail.

Au­jourd’hui, cet Au­rilla­cois est un autre homme. Pour lui, Ro­bert, JeanP i e r r e , Mi c h è l e e t les autres, Le bon­heur est dans les Jar­dins à La­ro­que­vieille.

Sous les six serres de 400 mètres car­rés cha­cune, qui s’étendent sur un ter­rain de trois hec­tares, des lé­gumes de sai­son poussent à foi­son. Au­tour, on bine, on sarcle, on ar­rose avec en­train. « Je n’y connais­sais rien », avoue Mi­chel. Au­jourd’hui, il par­ti­cipe à trans­mettre son sa­voir et ses pe­tits trucs et as­tuces, ap­pr is grâce à Da­niel. Avec lui, on plante l a g ra i n e, u n e p a r u n e dans cer­tains cas. Lors­qu’elle donne un pe­tit pied, on re­motte/rem­pote. Une fois le plant ob­te­nu, o n re p i q u e e n s e r re … « Ic i , t o u t e s t f a i t à l a main, pas de désher­bant », ex­plique le ma­raî­cher.

D’au­tant plus que les Jar­dins ont pris le par­ti de pro­duire dans une dé­marche qua­li­té et ont la cer­ti­fi­ca­tion « bio ». L’amen­de­ment de la terre res­pecte scru­pu­leu­se­ment ce ca­hier des charges.

L’an­cien chef de pro­duit dans une me­nui­se­rie, re­con­ver­ti jar­di­nier en chef, n’est pas peu fier de sa col­lec­tion de 23 va­rié­tés de to­mates. « De toutes les formes, de toutes les cou­leurs et de tous les goûts » . L’an der­nier, les 1.000 pieds plan­tés ont don­né 1.850 ki­los de to­mates. « Ici, on fait de tout ! », pré­cise Da­niel. Et l’en­ca­drant de ci­ter tout ce que la terre fer­tile de La­ro­que­vieille rend à ces hommes qui en prennent soin : « cardes, blettes, écha­lotes, oi­gnons, sa­lades, na­vets, chou­rave, ra­dis blanc, sa­lade mi­zu­na, per­sil, ba­si­lic, menthe sur pied, poi­reaux, cas­sis, fram­boise, pommes de va­rié­tés an­ciennes… ». Puis Da­niel se frise la mous­ta­ che : « On pro­pose aus­si des har icots de Sois­sons ! ». Aux Jar­dins, on ne chôme pas et la ré­colte est abon­dante : 20.000 à 30.000 poi­reaux ; 10.000 sa­lades ; 800 ki­los de ha­ri­cots ; 600 choux ac­tuel­le­ment… ».

Ac­ti­vi­té va­lo­ri­sante

Si l’es­sen­tiel des lé­gumes et fruits est ven­du en frais, les sa­la­riés font aus­si de la trans­for­ma­tion. Le pa­nel de conserves et plats éla­bo­rés est aus­si élo­quent. « 400 bo­caux de ra­ta­touilles, 600 de cou­lis de to­mates ; 600 bo­caux de ha­ri­cots de Sois­sons. L’an der­nier, nous avons pro­duit 400 litres de soupe d’ o r t i e d o n t 3 5 0 l i t re s avaient été ven­dus avant la trans­for­ma­tion », sou­rit Da­niel.

La di­men­sion so­ciale dis­pa­raît der­rière une ac­ti­vi­té éco­no­mique qui n’a r ien d’un passe­temps. Dans la lo­gique du cir­cuit court, les Jar­dins ont dé­ve­lop­pé leur ré­seau de dis­tri­bu­tion (vente sur le site, le mar­ché d’Au­rillac, dans les ma­ga­sins Bio­coop et Leclerc, can­tines sco­laires ( Ytrac, Mar­man­hac, Mau­riac…), sa­lon de thé de la ré­gion cler­mon­toise.

L’ac­ti­vi­té est va­lo­ri­sante à plus d’un titre pour ces sa­la­riés en contrat ai­dé, qui dé­ve­loppent de mul­tiples com­pé­tences. Trem­plin vers un em­ploi du­rable ou une for­ma­tion, « ce chan­tier per­met aus­si d’ac­com­pa­gner des per­sonnes vers la re­traite » , sou­ligne Ch­ris­tian Mor­go.

C’est le cas de Mi­chèle Au­zoles. An­cienne as­sis­tante ma­ter­nelle du Con­seil dé­par­te­men­tal en charge des ur­gences ( ac­cou­che­ment sous X no­tam­ment), pen­dant 36 ans, elle a vou­lu chan­ger de mé­tier après un b u r n ­o ut. « À 59 ans, j’étais en­core apte au tra­vail » . Orien­tée vers les Jar­dins par Pôle em­ploi et le Plie, Mi­chèle y a pris ra­cine. « J’ai ap­pris un mé­tier que je ne connais­sais pas. Je gagne moins, mais j’ai trou­vé une sé­ré­ni­té et une li­ber­té de vie », rayonne­t­elle de bon­heur. Mi­chèle, qui s’est of­fert un pe­tit po­ta­ger, a sur­tout t r o u v é u n e « a u t re f a ­ mille ». En pen­sant à la re­traite qui se pro­file, la sa­la­riée a dé­jà un gros pin­ce­ment au coeur.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.