Ro­din chez lui en son mu

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Ro­bert Gui­not

Quatre mu­sées sont dé­diés, dans le monde, à Au­guste Ro­din, im­mense et po­pu­laire sculp­teur, au­jourd’hui adu­lé mais qui, de son vi­vant, a beau­coup dé­ran­gé. Le Mu­sée Ro­din Pa­ris qui vient de rou­vrir est au plus proche de l’homme et de l’oeuvre.

e Mu­sée Ro­din s’abrite, au coeur d’un parc de 3 hec­tares, dans un an­cien hô­tel par­ti­cu­lier, à l’ombre de la Tour Eif­fel et à deux pas des In­va­lides. L’élé­gant bâ­ti­ment a été construit au dé­but du XVIIIe siècle. La So­cié­té du Sa­cré­coeur l’a ache­té en 1820 pour y édu­quer les jeunes filles, avant d’être contrainte par la loi d’aban­don­ner ses biens im­mo­bi­liers à l’État. Un temps, l’hô­tel a ac­cueilli des ar­tistes dont Jean Coc­teau, Hen­ri Ma­tisse ou en­core la cho­ré­graphe Isa­do­ra Dun­can. Rai­ner Ma­ria Rilke, dont il était le se­cré­taire, le fit dé­cou­vr ir à Au­guste Ro­din qui, à par­tir de 1911, en de­vint le seul oc­cu­pant.

Pro­ces­sus créa­tif

Le Mu­sée Ro­din Pa­ris, que com­plète le Mu­sée Ro­din Meu­don ( lire par ailleurs), a rou­vert en no­vembre, après trois an­nées de tra­vaux, chif­frés à 16 M€. « Le pen­seur » at­tend le vi­si­teur à la droite de la cour d’hon­neur, la porte de l’En­fer est à gauche. Le mu­sée, amé­na­gé dans l’Hô­tel Bi­ron, est com­plé­té par la Ga­ler ie des marbres. Der­rière les bâ­ti­ments, le parc offre au re­gard des sculp­tures dans un en­vi­ron­ne­ment ver­doyant. Le jar­din d’Or­phée et ce­lui des Sources s’étirent de chaque cô­té de l’al­lée cen­trale do­mi­née par « Ugo­lin et ses en­fants ».

Nous sommes dans l’uni­vers d’Au­guste Ro­din, chez lui, là où il a tra­vaillé, de 1908, jus­qu’à son der­nier souffle, le 17 no­vembre 1917. Deux ans après, le 4 août 1919, le mu­sée dé­dié au grand sculp­teur ou­vrait au pu­blic après avoir sou­le­vé l’hos­ti­li­té de conser­va­teurs qui dé­non­çaient la pré­sen­ta­tion d’ oe u v re s « cho­quantes » dans un an­cien éta­blis­se­ment re­li­gieux. Pour­tant, le suc­cès du mu­sée ne s’est ja­mais dé­men­ti puis­qu’il ac­cueille 700.000 vi­si­teurs par an.

Sa ré­no­va­tion était de­ve­nue d’au­tant plus né­ces­saire, tout comme sa mise aux normes de sé­cu­ri­té et d’ac­ces­si­bi­li­té, qu’elle vient de consti­tuer le pre­mier chan­tier d’en­ver­gure de­puis son ou­ver­ture. Le par­cours mu­séo­gra­phique a été to­ta­le­ment re­pen­sé en s’at­ta­chant à va­lo­ri­ser le pro­ces­sus créa­tif de l’ar­tiste, à par­tir du fonds im­pres­sion­nant lais­sé par le sculp­teur. Ain­si, des pièces en plâtre ont été sor­ties des ré­serves et res­tau­rées.

Au­jourd’hui, l’Hô­tel Bi­ron offre une dé­cou­verte à la fois chro­no­lo­gique et thé­ma­tique de l’oeuvre de Ro­din qui laisse ad­mi­rer de nom­breuses boi­se­ries, des par­quets res­tau­rés, des che­mi­nées en marbre, des mi­roirs pi­qués par les an­nées, des portes sculp­tées et des fe­nêtres qui dé­voilent le parc.

Voi­ci les dé­buts de Ro­din, re­ca­lé à trois re­prises par les Beaux­arts, et qui se for­mait sur les chan­tiers pa­ris i e n s e t b r u x e l l o i s. Du temps de sa jeu­nesse il se par­ta­geait entre la sculp­ture et la pein­ture. Des por­traits, des terres cuites (dont ce­lui sé­dui­sant d’une jeune fille au cha­peau fleu­ri), quelques pay­sages au bord de l’eau et un cré­pus­cule bien sen­ti res­ti­tuent les pre­miers pas de Ro­din qui, à par­tir des an­nées 1890 se consacre à la seule sculp­ture.

Nous sommes dans la troi­sième salle d’un par­cours qui en compte 18 sur deux étages. La re­con­nais­sance est ve­nue tar­di­ve­ment pour cet ar­tiste na­tu­ra­liste qui a bé­né­fi­cié de com­mandes pu­bliques im­por­tantes mais dont l’an­ti­aca­dé­misme dé­ran­geait. Ses sculp­tures, comme il est fa­cile de le per­ce­voir lors de la vi­site, livrent des corps ex­pres­sifs et des at­ti­tudes ju­gées, par cer­tains de ses contem­po­rains, scan­da­leuses.

Ro­din a épou­sé Rose, une an­cienne blan­chis­seuse qui a été la com­pagne de toute sa vie. Il a aus­si ai­mé Ca­mille Clau­del, son élève, qu’on re­trouve salle 16 avec des oeuvres ma­gni­fiques, dont un bronze re­pré­sen­tant Ro­din, et « La vague ».

L’art de Ro­din trouve son apo­gée dans bien des créa­tions. Ain­si, « Les portes de l’en­fer » , chan­tier mo­nu­men­tal por­tant en lui de fu­tures oeuvres ma­jeures dont « Le pen­seur » et « Les trois ombres », éga­le­ment le fas­ci­nant « L’âge d’ai­rain » , pre­mière grande oeuvre per­son­nelle pla­cée au centre de la troi­sième salle. On dé­couvre un corps tel­le­ment par­fait qu’en 1877 Ro­din fut ac­cu­sé d’avoir pro­cé­dé à un mou­lage !

L’ar­tiste, de re­tour d’Ita­lie, ren­dait en fait hom­mage à Mi­chel­Ange. Rilke af­fir­mait alors que cette « oeuvre prouve son em­pire illi­mi­té sur le corps. C’est ici un nu grand comme la vie ».

Le par­cours s’at­tarde sur l’en­tou­rage de Ro­din ( Da­lou, Clau­del…) tout en li­vrant des por­traits du maître et ses por­ce­laines de Sèvres. Salle 5, « Le bai­ser » est dé­cli­né en marbre blanc mais aus­si en terre cuite aux cô­tés de ma­quettes de la Porte de l’en­fer, de dé­tails de pleu­reuses et de cen­taures.

On re­dé­couvre l’Hô­tel Bir o n d u t e m p s d e Ro d i n puis, après un in­ter­mède ci­né­ma­to­gra­phique, en em­prun­tant un es­ca­lier mo­nu­men­tal on ac­cède au se­cond étage pour s’at­tar­der de­vant des bronzes fi­gu­rant Vic­tor Hu­go et Bal­zac, une huile de Ziem et une autre d’Eu­gène Car­rière. Voi­ci Mo­net, Van Gogh, Re­noir et en­fin le temps de la gloire alors que la mo­der­ni­té du XXe siècle arr ive avec Munch.

Un par­cours lim­pide et élé­gant où rien n’a été lais­sé au ha­sard. Le ca­bi­net des an­tiques, un ca­bi­net des cu­rio­si­tés en fait, res­ti­tue une sé­lec­tion des 6.500 an­tiques col­lec­tion­nés par l’ar­tiste qui af­fec­tion­nait par­ti­cu­liè­re­ment les frag­ments. Pour lui, l’art an­tique ap­por­tait bon­heur de vivre, quié­tude, équi­libre et rai­son.

IN­VI­TA­TION.

Après trois an­nées de tra­vaux, chif­frés à 16 M€, le mu­sée a rou­vert en no­vembre der­nier. « Le pen­seur » at­tend tou­jours le vi­si­teur

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