I

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE -

l suf­fit par­fois de presque rien pour ré­veiller les sou­ve­nirs : un simple geste, un simple mot, une cou­leur, un son, un par­fum… Mar­cel Proust, c’était le goût d’une ma­de­leine trem­pée dans du thé. Dès la pre­mière bou­chée, le pas­sé qui re­fait sur­face : le vi­sage de sa tante, et sa mai­son, et son jar­din, et les fleurs du jar­din, et tous les ha­bi­tants du vil­lage de sa jeu­nesse. L’au­teur de A la re­cherche du temps per­du a dé­crit avec minutie le pou­voir de ré­mi­nis­cence de ce sin­gu­lier gâ­teau et, de­puis, la ma­de­leine est in­dis­so­ciable de Proust, comme le vio­lon l’est d’Ingres, le ta­lon d’Achille ou l’ome­lette de la mère Pou­lard ! Pour­tant, chez moi, ça ne pro­voque stric­te­ment rien quand je mange une ma­de­leine. Quand je mange une ome­lette non plus. Mais lun­di der­nier, lors­qu’au ré­veil, je suis sor­ti pour al­ler cher­cher des crois­sants, j’ai brus­que­ment sai­si ce qu’avait res­sen­ti Mar­cel. Elle était là, toute sage, ga­rée en face de mon im­meuble, entre un gros 4X4 noir et un scoo­ter trois roues. Une mi­ra­cu­lée des dé­par­te­men­tales, res­ca­pée des primes à la casse, sur­vi­vante des an­nées soixante­dix et quatre­vingt : une ma­gni­fique R16 blanche ! La même que celle de mon en­fance, avec des sièges en skaï qui collent aux fesses quand il fait chaud ! Je l’ai­mais bien, notre R16, même si je pré­fé­rais celle des pa­rents de mon co­pain Vin­ cent. La leur, elle était bleue. Comme les yeux de la mère de Vincent. Et en plus, elle était équi­pée de vitres élec­triques (je parle de la R16, pas de la mère de Vincent). Des R16, à l’époque, il y en avait plein. « Et c’est quand même une sa­crée caisse ! » lan­çait mon père chaque fois qu’on dé­pas­sait une mo­by­lette. Des mo­by­lettes aus­si, il y en avait plein. Et on les condui­sait sans casque. Du reste, même en voi­ture, on était im­pr udent : pas de cein­ture et au­cun res­pect des li­mi­ta­tions de vi­tesse. Nos bo­lides n’étaient pour­tant pas si sûrs que main­te­nant. Ni si bien équi­pés. Même les au­to­ra­dios étaient ven­dus en op­tions. D’ailleurs, le jour où mon père en a ins­tal­lé un dans notre vieille R16 ( un bel au­to­ra­dio­cas­settes), je me suis dit qu’on avait en­fin une ba­gnole de r iches ! Mais quand deux mois plus tard, les pa­rents de Vincent ont ache­té une R25, avec des sièges en cuir et un au­to­ra­dio­CD, j’ai com­pris ce que c’était qu’une ba­gnole de riches. Et puis, au vo­lant, elle avait de l’al­lure, la mère de Vincent. Ce lun­di, je suis res­té dix mi­nutes à zieu­ter la R16 blanche ga­rée en face de mon im­meuble. J’y ai vu le sym­bole d’une France ré­vo­lue. Du temps de la R16, les élèves res­pec­taient les profs et ces der­niers leur ap­pre­naient l’usage de l’ac­cent cir­con­flexe. Du temps de la R16, le par­ti So­cia­liste était sin­cè­re­ment so­cia­liste et les hommes po­li­tiques n’étaient pas mis en exa­men ; ils étaient in­cul­pés et ça si­gnait sou­vent la fin de leur car­rière. Du temps de la R16, ceux qui vo­tait pour le FN étaient qua­li­fiés de fa­chos ; dé­sor­mais, il est de bon ton de les ap­pe­ler les Fran­çais qui souffrent. Du temps de la R16, notre beau pays ac­cueillait des ré­fu­giés chi­liens, ar­gen­tins, cam­bod­giens, on ne par­lait pas des ter­ro­ristes de Daech et le chô­mage fai­sait moins peur. Du temps de la R16, on mou­rait bien plus sur l es routes ( tout n’était donc pas mieux, stop à la nos­tal­gie béate), mais on avait le droit d’es­pé­rer un ave­nir ra­dieux. Pour faire res­sur­gir les sou­ve­nirs, il suf­fit par­fois de la car­ros­se­rie d’une voi­ture, sur le che­min de la bou­lan­ge­rie. Ce lun­di, d’ailleurs, j’en suis res­sor­ti sans crois­sant, mais avec un sa­chet de ma­de­leines. Et le mi­di, j’ai fait une ome­lette.

de Jake Adel­stein (édi­tions Mar­chia­ly). C’est une plon­gée dans les ma­fias ja­po­naises, à tra­vers l’en­quête d’un jour­na­liste amé­ri­cain sur les ya­ku­zas. Ça se lit comme un ro­man, et c’est tout à la fois lu­mi­neux et glaçant.

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