« Le des­sin pour bou­ger les choses »

Sous es­corte per­ma­nente, Plan­tu se bat plus que ja­mais pour la li­ber­té, les droits de l’homme et pour que les des­si­na­teurs de presse puissent conti­nuer à faire leur tra­vail.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Phi­lippe Mi­nard, ALP

C’est au­jourd’hui le des­si­na­teur de presse le plus cé­lèbre de France. L’un des plus ex­po­sés aus­si. Pas ques­tion ce­pen­dant pour lui de re­non­cer à ses convic­tions. Plan­tu croit à la force du des­sin, et mi­lite pour les des­si­na­teurs me­na­cés du monde en­tier.

Quand on re­ferme votre livre (*), on a certes beau­coup ri, mais la com­pi­la­tion de ces planches est as­sez déses­pé­rante quant à l’état de notre monde. Vous en êtes conscient ? Pour­quoi croyez­vous que je fais tous ces des­sins ? Parce que je pense pou­voir faire un peu chan­ger les choses. En ce mo­ment, on se fo­ca­lise sur la per­ti­nence d’une in­ter­ven­tion en Ly­bie. Mais j’ai en­vie de dire un truc tout simple : que fait la Ligue Arabe ? Quand je fais des des­sins pour dire qu’elle ne fout rien, je sais bien que ce n’est pas moi, pe­tit des­si­na­teur, qui vais faire chan­ger les choses. Mais au moins je fais ça. Et peu­têtre qu’un jour, elle va se bou­ger ! J’ai tou­jours eu en tête l’idée de faire mon tra­vail de des­si­na­teur pour dé­fendre des va­leurs.

Vous croyez donc à la force du des­sin ? Je me dis que les des­sins peuvent faire bou­ger les choses. J’ai beau­coup cri­ti­qué le mur de Ber­lin, jus­qu’en 1989, en pen­sant qu’il ne tom­be­rait ja­mais. Fi­na­le­ment, il est tom­bé ! Dans les an­nées 70, j’ai beau­coup des­si­né contre les dic­ta­tures d’Amé­rique La­tine. Elles sont tom­bées. Là où j’ai échoué, c’est quand j’ai rê­vé d’une Afrique al­lant mieux grâce à la gauche au pou­voir… C’est le grand fias­co de la gauche au pou­voir et de la gauche en Eu­rope : ne pas avoir com­pris que pour mieux faire vivre l’Eu­rope, il fal­lait mieux com­prendre l’Afrique, le Magh­reb et le Proche­Orient.

Votre lé­gen­daire pe­tite sou­ris ap­pa­raît bâillon­née en cou­ver­ture du livre. C’est un constat ou un ap­pel à l’aide ? C’est une pro­vo­ca­tion, car j’ai la chance de dire tout ce que je veux dans mes des­sins. Il n’y a pas beau­coup de des­si­na­teurs qui ont cette chance. Dans Le Monde, je peux même faire des des­sins qui ne disent pas la même chose que la ligne édi­to­riale. J’ai une chance in­croyable…

Oui, mais vous êtes Plan­tu, des­si­na­teur star de­puis des di­zaines d’an­nées, donc in­tou­chable, non ? Non, je ne suis pas un in­tou­chable ! C ’ e s t p e u t ­ê t re l’idée qu’on se fait de l’ex­té­rieur, mais je peux vous dire qu’à l’in­té­rieur ce n’est pas si simple. Tous les ma­tins, à 6 heures, je dé­cide des trois brouillons que je vais pro­po­ser. Un seul se­ra re­te­nu. Donc, évi­dem­ment, cer tains de mes des­sins sont re­to­qués, et ce­la ne me choque pas. Par­fois, je sens bien que ça gra­touille.

Votre livre est pla­cé sous le signe du bâillon et de la cen­sure. Les des­si­na­teurs ne peuvent plus des­si­ner comme avant ? Je conti­nue à des­si­ner exac­te­ment comme avant. Je dis juste une chose, c’est que de­puis la créa­tion d’in­ter­net, tout a chan­gé. Quand j’ai vu nos amis des­si­na­teurs da­nois re­ce­voir des fat­was, être ac­com­pa­gnés de gardes du corps et vivre l’en­fer, j’ai com­pris la se­cousse. C’est à ce mo­ment que j’ai p r o p o s é à Ko f i A n n a n (alors se­cré­taire gé­né­ral de l’ONU) de réunir des des­si­na­teurs de toutes les confes­sions, sans ou­blier les athées, pour ré­flé­chir en­semble sur la res­pon­sa­bi­li­té édi­to­riale du des­sin. Je ne sa­vais pas que nous étions à la veille d’une telle in­com­pré­hen­sion. Avec in­ter­net, je m’aper­çois qu’un des­sin « pur jus Char­lie » est com­men­té par des gens qui ne sont pas du tout des lec­teurs de Char­lie. Il y a vingt ans, un des­si­na­teur pou­vait faire des des­sins en ri­go­lant avec ses co­pains dans une ar­rière­salle de bis­trot. Main­te­nant, c’est fi­ni ! Au­jourd’hui, quand je parle dans une école, il y a des ga­mins qui me filment. Et ce que je dis peut se re­trou­ver deux heures plus tard à Bey­routh. Ce­la ne me gêne pas, mais il faut tou­jours avoir deux coups d’avance, comme aux échecs. Le drame de

a- t- il se­lon vous per­mis aux Fran­çais de com­prendre quelle im­por­tance avaient les des­si­na­teurs de presse ? Le des­sin, c’est un pré­texte. Ce qu’il faut com­prendre, c’est que ce qui ar­rive au des­si­na­teur ar­rive en­suite au jour­na­liste. Et que ce qui ar­rive au jour­na­liste ar­rive en­suite au ci­toyen. Le vrai com­bat, c’est ce­lui des droits de l’homme.

Vous vous sen­tez me­na­cé ? De­puis l’an pas­sé, je suis sous es­corte en per­ma­nence. Main­te­nant, quand j’achète mes poi­reaux, il y a tou­jours deux types avec moi… Et quand je vais en Bel­gique, ils sont seize ! Ma vie de des­si­na­teur est la même. Ma vie pri­vée en a pris un coup. Etre des­si­na­teur de presse au­jourd’hui, ce n’est plus sim­ple­ment faire des pe­tits cro­bars.

Votre as­so­cia­tion, Car­too­ning for peace, aide les des­si­na­teurs à pour­suivre leur tra­vail ? Ça aide à les ré­con­for­ter. Quand un co­pain des­si­na­teur, comme c’est le cas ac­tuel­le­ment en Jor­da­nie, est me­na­cé par les dji­ha­distes, il est seul mais pas tout seul. L’as­so­cia­tion aide à faire sa­voir. Quand je vais vi­si­ter en pri­son un des­si­na­teur ira­nien, là en­core, on fait sa­voir. On dresse un état des lieux de la li­ber­té de pen­sée. Et notre sou­tien, notre image, font que les des­si­na­teurs me­na­cés dis­posent d’un meilleur bou­clier.

Vous par­lez dans votre livre de « la Belle Eu­rope en­dor­mie » ? Ce­la si­gni­fie qu’elle n’est pas as­sez exi­geante pour faire res­pec­ter la li­ber­té d’ex­pres­sion ? Car­too­ning tra­vaille beau­coup avec l’Eu­rope et, même si on l’as­ti­cote, il y a une vraie gour­man­dise d’Eu­rope derr ière tout ce­la. Mais on at­tend plus d’elle. Il y a une mon­tée des in­to­lé­rances en Eu­rope que les des­si­na­teurs ont l’im­pres­sion d’être les seuls à dé­non­cer. Ce qui est drôle, c’est que nous sommes des ca­ri­ca­tu­ristes se pre­nant pour des jour­na­listes dans un pay­sage mé­dia­tique eu­ro­péen gé­ré par des jour­na­listes qui, eux, font sou­vent de la ca­ri­ca­ture ! On vou­drait sor­tir de ça.

Les li­mites de votre au­to­cen­sure ont-elles évo­lué ? Il

ne s’agit pas de chan­ger nos des­sins, mais d’en me­su­rer les consé­quences. Il faut juste le sa­voir. Mon au­to­cen­sure à moi concerne la vie pri­vée des gens. Et rien d’autre. Reste qu’il est im­pos­sible de faire un des­sin sur le syn­di­cat du livre dans la presse na­tio­nale, si­non le jour­nal ne sort pas.

On ne voit pas, ou pra­ti­que­ment pas, de si­gna­ture fé­mi­nine par­mi les des­si­na­teurs de presse. Com­ment ex­pli­quez- vous ce­la ? 90 % des des­si­na­teurs de presse sont ef­fec­ti­ve­ment des hommes, 70 % à Car­too­nig for peace. On fait tout pour mettre les femmes en avant. Les choses changent.

Avez- vous une ré­fé­rence dans le mé­tier ? Sem­pé, c’est to­tal res­pect. Ca­bu, je ne connais per­sonne qui lui ar­rive à la che­ville. La ma­nière dont il des­si­nait un in­con­nu en deux se­condes… C’était in­croyable ! En ca­ri­ca­ture pure, on n’a ja­mais vu ça ! Il y a aus­si Rei­ser. J’ajoute en­fin Uder­zo et Her­gé, qui ont sans doute in­fluen­cé mon en­fance.

(*) pages, 18 eu­ros.

(Seuil), 192

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