Sym­bole de l’hor­reur de la guerre

L’as­saut est lan­cé le 21 fé­vrier 1916 mais dix mois plus tard, chaque camp re­trouve ses po­si­tions

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - VERDUN - Yves Car­roué yves.car­roue@cen­tre­france.com

Ver­dun est sy­no­nyme de la si­tua­tion atroce des com­bat­tants de la Pre­mière Guerre. Il y a cent ans, les Prus­siens lancent les pre­miers com­bats.

«Mes amis, se se­rait ex­cla­mé le Kron­prinz, l’hé­ri­tier du der­nier Kai­ser al­le­mand, il nous faut prendre Ver­dun. Il faut qu’avant la fin de fé­vrier, tout soit ter­mi­né. L’em­pe­reur ( Guillaume II) vien­dra alors pas­ser une grande re­vue sur l a place d’armes de Ver­dun et la paix se­ra si­gnée », rap­porte l’his­to­rien Pierre Mi­quel ( 1 9 3 0 ­2 0 0 7 ) , l’un des meilleurs spé­cia­listes de la Pre­mière Guerre mon­diale, dans son ou­vrage de ré­fé­rence, L a Gr a n d e Guerre (Fayard, 1983).

Dix longs mois de com­bats

Las, si le 21 fé­vrier 1916, cer­tains croient, comme lui et comme le chef d’ é t a t ­m ajor prus­sien Erich von Fal­ken­hayn, à une ba­taille courte et dé­ci­sive, les ar­tilleurs qui dé­chaînent à par­tir de 7 h 15 leur Trom­mel­feuer, feu rou­lant sur les troupes en­ne­mies, avant de lan­cer l’as­saut, ne savent pas qu’ils en prennent pour dix longs mois de com­bats et de souf­frances. Qui res­te­ront sans ef­fet sur le cours de la guerre, cha­cun re­trou­vant pour fi­nir ses po­si­tions de dé­part.

Pour­tant aver­tis par le re­dé­ploie­ment de seize divisions al­le­mandes re­ve­nues de Rus­sie, les gra­dés fran­çais der­rière Joffre ne croient pas à une énorme mo­bi­li­sa­tion al­le­mande. Et ce sont la vaillance des sol­dats, pro­mis « à être sai­gnés à mort » par l’état­ma­jor du Kai­ser Guillaume II au fil de cette opé­ra­tion « Ge­richt » ( « Ju­ge­ment » ) , mais aus­si les dif­fi­cul­tés ren­con­trées sur le ter­rain par les as­saillants qui em­pê­che­ront l’Al­le­magne et ses al­liés de don­ner le coup de grâce à l’ar­mée fran­çaise.

Mais à quel prix ! Le bi­lan fi­nal est es­ti­mé à 163.000 Fran­çais tués ou dis­pa­rus pour 143.000 Al­le­mands et 216.000 bles­sés fran­çais pour 196.000 Al­le­mands. Soit quelque 700.000 vic­times di­rectes de ce que l’on ap­pelle par­fois « la plus ter­rible ba­ taille que l’hu­ma­ni­té ait connue ». 70.000 hommes tués ou bles­sés chaque mois jus­qu’au 18 dé­cembre 1916, jour où la re­prise de la ferme des Cham­brettes marque le terme de la ba­taille de Ver­dun.

Un homme tué toutes les cinq mi­nutes

Les deux pre­miers jours de l’of­fen­sive sont mar­qués par un dé­luge de feu puisque l’on es­time que deux mil­lions d’obus tombent alors sur les po­si­tions fran­çaises. Pierre Mi­quel rap­pelle que sur un front d’à peine 12 km, « les Al­le­mands écrasent mé­tho­di­que­ment, mètre par mètre ». « On a cal­cu­lé, ajoute l’his­to­rien, que leurs obus avaient dû tuer dans les pre­mières heures un homme toutes les cinq mi­nutes. »

Le fort de Douau­mont est pris le 25 fé­vrier, nou­velle conster­nante sur le front fran­çais. Mais ap­pa­raît alors la fi­gure du gé­ né­ral Phi­lippe Pé­tain qui par­vient à ren­ver­ser la si­tua­tion et ex­horte les troupes, dans son ordre du jour du 10 avril : « Cou­rage !… On les au­ra !… »

Par sa tech­nique dite de la nor ia, il fait tour­ner p re s q u e t o u t e l’ a r m é e fran­çaise à Ver­dun : Pierre No­ra, dans l’ou­vrage col­lec­tif Les Lieux de mé­moire ( Quar­to Gal­li­mard 1997), rap­pelle qu’au « 15 juillet, sur 95 divisions que comp­tait alors l’ar­mée, 70 avaient été en­ga­gées à Ver­dun, sur un front ac­tif d’une tren­taine de ki­lo­mètres […]. » Pé­tain cherche l’ef­fi­ca­ci­té mi­li­taire, conscient de ce que re­pré­sentent huit jours à Ver­dun.

« Adieu la vie, adieu l’amour »

C’est ain­si que, contrai­re­ment aux Al­le­mands dont les troupes ne pas­sèrent pas toutes par Ver­dun, cette atroce ba­taille sym­bo­li­sa bien­tôt pour tous les poi­lus, l’hor­reur de la guerre : « Adieu l a v i e, a d i e u l ’ a m o u r, adieu les femmes/ C’est pas fi­ni, c’est pour tou­jours de cette guerre in­fâm e / C ’ e s t à Ve r d u n , D o u a u m o n t o u Va u x / Qu’on va lais­ser sa peau. »

Jacques Chi­rac sut ré­su­mer ce sym­bole, au 90e an­ni­ver­saire de la ba­taille en juin 2006 : « Du­rant cette in­ter­mi­nable an­née 1916, toute la Franc e é t a i t à Ve r d u n , e t Ver­dun était de­ve­nu toute la France. »

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