Hein qu’il est éveillé pour son âge?

De la nais­sance jus­qu’à l’ado­les­cence, c’est la course pour sti­mu­ler

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - SPORTS - Flo­rence Chédotal flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

Tout se passe comme si l’en­fant de­vait être taillé sur me­sure pour un ave­nir com­pé­ti­tif. On com­mence par le sti­mu­ler dès le ber­ceau, voire in ute­ro, puis, dès 3 ans, il passe aux ac­ti­vi­tés ex­tra­s­co­laires, ré­gime in­ten­sif. Pas une mi­nute à perdre, et pour­tant…

Al­lez, em­pile ces cubes, at­trape cette balle, fais de­mit o u r, g r i m p e s u r c e t t e chaise, es­saie en­core, tiens­toi as­sis, compte sur tes pe­tits doigts, dis « pa­pa » , dis « ma­man », lève­toi et marche… Pas de tout re­pos d’être un bé­bé dans notre ère de la per­for­mance. C’est écrit dans la bible Per­noud : « Les en­fants ont au­jourd’hui trop de sti­mu­la­tions, trop d’im­pa­tience, trop d’ex­pli­ca­tions, trop d’in­ten­si­té, trop de jeux et de jouets, trop de quête de per­for­mances, et tou­jours plus d’éveil… » ( J’élève mon en­fant, édi­tions Ho­ray).

Dans le vi­seur, entre autres : ces pa­rents qui se déses­pèrent si par grand mal­heur leur pro­gé­ni­ture, ré­cep­tacle de bien des am­bi­tions, ne daigne pas ali­gner trois pas avant l’âge d’un an ou for mu­ler de ma­nière au­dible ses de­mandes avant ce­lui de deux. Ques­tion de pres­sions so­cio­cul­tu­relles, de crise am­biante, de pro­jec­tion dans le fu­tur…

Le pé­diatre Ja­cky Israël, ré­cem­ment dé­cé­dé, avait poin­té du doigt, en 2005, cette « course à l’éveil ». Une course ef­fré­née. En ré­ponse, il pro­cla­mait le droit des en­fants à la « tran­quilli­té », in­quiet de leur voir im­po­ser des « ap­pren­tis­sages de pe­tit singe ». « Lais­sons aux bé­bés le temps de dor­mir et aux en­fants ce­lui de rê­ver », écri­vait­il.

Seule­ment voi­là, « notre culture est celle de la per­for­mance », « ar­ti­fi­cielle, fac­tice » au dé­tri­ment d’une plé­ni­tude fé­conde, d’une « épais­seur de vie » , re­grette la psy­cho­logue Chan­tal de Tru­chis, au­teure de L’Éveil de votre en­fant. Le tout­pe­tit au quo­ti­dien (Al­bin­Mi­chel). Dans les an­nées 70, elle a dé­cou­vert avec bon­heur et stu­pé­fac­tion les tra­vaux de la pé­diatre hon­groise Em­mi Pik­ler por­tant sur cette ex­tra­or­di­naire ca­pa­ci­té des bé­bés à trou­ver en eux les capacités de gran­dir si on les laisse libres de leurs mou­ve­ments.

B o n , C h a n t a l d e Tr u c h i s n’aime pas bien ce mot « lais­ser » car il pour­rait sup­po­ser un aban­don. Il s’agit plu­tôt, confiet­elle, de « per­mettre à l’en­fant d’ex­pri­mer ses capacités ac­ti­ve­ment par lui­même. C’est si­dé­rant de voir l’éner­gie qu’il y met, cette force in­té­rieure » . Ce­la exige des pa­rents un « vrai tra­vail » d’ob­ser­va­tion d’abord, puis d’amé­na­ge­ment de l’es­pace au­tour du bé­bé.

Avant tout, elle conseille d’ar­rê­ter de « noyer les en­fants par­mi les jouets. Trop tue leur cu­rio­si­té » . Et de po­ser l’en­fant, dès 3 ou 4 mois, à plat dos sur une sur­face ferme pour qu’il sente son corps, en prenne conscience. De quoi « don­ner les bases de l’in­tel­li­gence de soi. Ce­la fait des en­fants rem­plis d’eux­mêmes, plus calmes » . Dis­po­ser en­suite au­tour de lui des ob­jets fa­ciles à sai­sir, mou­choirs, go­be­lets… Et le lais­ser ex­plo­rer, connaître l’ef­fort, la joie de réus­sir comme la frus­tra­tion d’échouer.

« L’en­fant ne sait pas qu’il est for­mi­dable » si…

« Il pour­ra alors éprou­ver le plai­sir qu’il y a à dé­cou­vrir soi­même. Si, en re­vanche, on met de­vant lui des jeux qui cli­gnotent, s’al­lument, s’éteignent… il risque de res­ter pas­sif et dans la dé­pen­dance de l’adulte car il n’a rien à faire par lui­même, à cher­cher, à com­prendre… » . Plus tard, pour grim­per, mar­cher… il re­cher­che­ra ce sou­tien au lieu d’uti­li­ser ses propres res­sources. Er­reur, se­lon elle, de croire qu’il faut tou­jours leur « ap­prendre » , leur « dic­ter des exer­cices ».

Dans notre so­cié­té, « on comble les bé­bés, et beau­coup res­tent pas­sifs. Un peu comme s’ils étaient ga­vés de bonne crème et n’avaient plus d’en­vies. D’autres s’agitent, en ne sa­chant que faire de leur éner­gie ». Chan­tal de Tru­chis y voit l’une des ex­pli­ca­tions aux troubles crois­sants ob­ser­vés chez les en­fants, comme le manque de concen­tra­tion ou l’agres­si­vi­té. « Dans ces condi­tions d’hy­per­sti­mu­la­tion et de cadres or­ga­ni­sés par l’adulte, l’en­fant ne sait pas qu’il est for­mi­dable, il a du mal à dé­ve­lop­per une vraie confiance en lui, à être calme, concen­tré, à s’in­té­res­ser aux autres en­fants ».

Tout tient dans le re­gard po­sé sur eux. « Les en­fants n’ar­rêtent ja­mais de pro­gres­ser s’ils sont dans une re­la­tion d’amour et de confiance ». Si simple, si vrai.

PA­TIENCE.

Lais­sons aux tout-pe­tits le temps de dor­mir et aux en­fants le temps de rê­ver.

PHO­TO FLORIAN SALESSE

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