Alain Ba­diou met le noir en lu­mière

Ima­ge­rie po­pu­laire, abs­trac­tion pic­tu­rale, lit­té­ra­ture, es­cla­vage ou idéo­lo­gie : pour ex­plo­rer le noir sous toutes ses fa­cettes, le phi­lo­sophe Alain Ba­diou ne se re­fuse au­cun dé­tour. Sans ja­mais se perdre.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE -

Il fal­lait bien toute la ma­tière grise d’Alain Ba­diou, in­tel­lec­tuel pro­téi­forme, pour cer­ner et dis­cer­ner l e n o i r, u n e non­cou­leur qui « sym­bo­lise, in­dis­tinc­te­ment, et le manque et l’ex­cès ».

Le noir est de tous les sym­boles ? Le noir dit la dis­par ition, sans doute parce qu’il fait dis­pa­raître le vi­sible, les proches, les ob­jets, le monde. Dans cer­tains quar­tiers tôt plon­gés dans le noir, tout ou par­tie de la vie s’ar­rête. Le noir est aus­si l’en­droit où l’on s’égare, où l’on se perd. Le noir, en­fin, est ré­pu­té por­ter mal­heur. Un cor­beau qui passe à votre gauche, c’est mau­vais signe, dit­on. Et il n’y a pas que les oi­seaux qui soient de mau­vais au­gure dans le bes­tiaire po­pu­laire. Que dire des chats noirs ! Je suis aus­si d’une gé­né­ra­tion qui, à l’ado­les­cence, ne sa­vait pas grand­chose du sexe. La sexua­li­té fé­mi­nine, si ce n’est l’in­cons­cient lui­même, pas­sait pour le « con­tinent noir ». Le noir, dé­ci­dé­ment, marque le manque et l’igno­rance.

Y com­pris dans l’in­fi­ni de l’es­pace ? Deux mé­ta­phores es­sen­tielles agitent la cos­mo­lo­gie contem­po­raine : le trou noir et la ma­tière noire. Le pre­mier porte le deuil d’une étoile dis­pa­rue, ré­duite à son noyau mi­nus­cule et in­sat i a b l e Sa d e n s i t é e t s a puis­sance d’at­trac­tion sont telles que r ien ne peut plus en sor­tir, ni ma­tière ni rayon, ren­dant lit­té­ra­le­ment in­vi­sible cet ogre stel­laire, si ce n’est qu’il fait trou dans toute per­cep­tion, mais pas dans le réel. La se­conde, la ma­tière noire, est une hy­po­thèse né­ces­saire. Pour que les ga­laxies tournent comme elles tournent, il fau­drait six à sept fois plus de masse que celle jusque­là ob­ser vée. Le noir, une nou­velle fois, marque un im­pen­sé et un manque.

Si­dé­ral, le noir se fait si­dé­rant avec Sou­lages ? Sa thèse pic­tu­rale est qu’on peut tout dire avec le noir. Pierre Sou­lages tra­vaille à mon­trer que le noir est sus­cep­tible de trans­por­ter l’in­fi­ni, d’ex­pri­mer tout un sys­tème de lu­mi­no­si­té, de va­ria­tion et d’in­dé­ci­sion. L’outre­noir, c’est le noir qui se dé­passe pour sor­tir de l’in­ex­pres­si­vi­té, de sa neu­tra­li­té ex­pres­sive. Ce noir, non­cou­leur trop long­temps plon­gée dans l’ina­ni­té, s’ou­tre­passe, donc, au point de pou­voir tout ex­pri­mer, bien au­de­là du trait, du fond, de la nuit, et de­ve­nir en­fin de la pein­ture, ce qui lui a été long­temps dé­nié. Mieux, sa trans­pa­rente opa­ci­té en fait la ma­tière long­temps man­quante et seule ca­pable de dire l’in­fi­ni de l’uni­vers pic­tu­ral. Ce qui n’est pas sans rap­pe­ler la ma­tière noire des as­tro­phy­si­ciens.

Le noir prête à rire ? C’est alors le noir contre le noir. L’humour noir, comme les fous rires ir­ré­pres­sibles, ne se pro­page ain­si ja­mais mieux que lors des en­ter­re­ments.

C’est une longue et tra­gique his­toire. Si le pre­mier code noir, pro­mul­gué en 1685 par Louis XIV, concluait que le noir pou­vait être mis en es­cla­vage, il n’af­fir­mait pas pour au­tant que l e No i r n’ é t a i t p a s u n homme à par t en­tière. Tout au contraire, ce texte pre­nait po­si­tion contre un pré­ju­gé de cou­leur ré­pan­du, même si les jé­suites avaient très tôt ré­fu­té la thèse que les Noirs n’avaient pas d’âme. Le code pro­cla­mait d’ailleurs que, si­tôt af­fran­chi, l’es­clave re­trou­vait l’in­té­gra­li­té des droits d’un homme libre. Loin d’être une dé­si­gna­tion hié­rar­chique des « races », la cou­leur s’ins­cri­vait dans un rap­port éco­no­mique. Le ra­cia­lisme bio­lo­gique est plus tar­dif. C’est une in­ven­tion bour­

geoise, pas aris­to­cra­tique, et une in­ven­tion mo­derne qui va à l’en­contre des pr in­cipes mo­dernes. L’idéo­lo­gie ca­pi­ta­liste ne dis­cer­nant que des forces de tra­vail que les uns, peu nom­breux, achètent et les autres, très nom­breux, vendent, il fal­lait jus­ti­fier ce rap­port non sa­la­rié que consti­tue l’es­cla­vage en al­lé­guant que l e s No i r s n’étaient pas des hommes. Le co­lo­nia­lisme a confor­té ce bio­lo­gisme bour­geois aux­quels sous­cri­vaient des po­li­ti­ciens comme Jules Fer­ry au­jourd’hui en­core vé­né­rés par la « gauche ». C’est ain­si que j’ai pu lire dans le dic­tion­naire La­rousse de mes pa­rents, da­tant de 1932, que le crâne d’un Noir se si­tue entre ce­lui du singe et ce­lui de l’homme blanc…

Le noir a maille à par­tir avec le rouge ? L’op­po­si­tion entre le rouge et le noir s’est construite en se sub­sti­tuant à celle entre le noir et le blanc. Le dra­peau rouge bat pour le sang ver­sé, sym­bole de la cou­leur pure de l’hu­ma­ni­té. Puis, ou­tre­pas­sant le sang au­quel il est pro­fond é m e n t l i é – l a v i e, l a mort, le sa­cri­fice, la bles­sure –, il est de­ve­nu le si­gni­fiant d’une longue pé­riode po­li­tique qui n’est pas to­ta­le­ment for­close. Il sym­bo­lise dès lors une am­bi­tion de vie col­lec­tive as­su­mée, conco­mi­tam­ment le com­bat et la ré­con­ci­lia­tion, puis, in fine, la paix uni­ver­selle d’une so­cié­té sans classe. S’il a été em­blème du pou­voir, no­tam­ment avec Ri­che­lieu, le rouge est main­te­nant as­so­cié au Grand Soir. C’est dire si le noir n’est pas loin, qui flam­boie dou­ble­ment au vent de l’his­toire puis­qu’il est tout aus­si bien la cou­leur du fas­cisme et de l’anar­chie. Parce qu’il n’est fon­da­men­ta­le­ment pas une cou­leur, le noir as­sume cette contra­dic­tion, tan­tôt ma­lé­fique tan­tôt en­thou­sias­mante ; tan­tôt du cô­té de la mort et de la contrainte, tan­tôt du cô­té de la vie et de la li­ber­té. Am­bi­va­lent, équi­voque, le noir est bien cette ab­sence de vi­si­bi­li­té qui ce­pen­dant pro­pose une nou­velle, une se­crète exis­tence.

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