Le ru­ban me­sure le che­min par­cou­ru

Der­rière l’image d’Épi­nal de la ca­pi­tale du vé­lo et du fu­sil, Saint­Étienne est une terre his­to­rique du ru­ban. Cet ar­ti­sa­nat in­dus­tria­li­sé né au XVIe siècle a réus­si sa mue jusque dans les blocs opé­ra­toires.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

Le ru­ban comme un tis­su hu­main ? Charles Re­bour, le « grand maître » de la Fa­brique sté­pha­noise au XIXe siècle, se pin­ce­rait pour y croire. Les mêmes métiers dont il ti­rait des cra­vates en soie pour dames, bro­chées de roses mous­seuses et de fleurs du Fo­rez, servent au­jourd’hui à tis­ser des im­plants vas­cu­laires en po­ly­es­ter qui sauvent des vies – c’est à Saint­Étienne, chez Car­dial, que sont pro­duits les conduits d’éjec­tion du sang du coeur ar­ti­fi­ciel fran­çais Car­mat.

Cet ar­ti­sa­nat in­dus­tria­li­sé qui fai­sait vivre 70.000 per­sonnes en 1880 s’est trans­for­mé en ac­ti­vi­té de pointe à forte va­leur ajou­tée. C’est vrai pour le tex­tile mé­di­cal (l’or­tho­pé­die) à une échelle eu­ro­péenne avec Thuasne et Gi­baud comme pour les sangles de le­vage des ba­teaux.

Il sub­siste aus­si dans cette ca­pi­tale mon­diale du ru­ban au XVIIIe siècle l’hé­ri­tage d’un ac­ces­soire qui, y com­pris chez les hommes, or­nait les hauts de chausse comme les cha­peaux. La mai­son Ju­lien Faure en est le fleu­ron de­puis cinq gé­né­ra­tions. L’étroit mor­ceau d’étoffe s’ha­bille de raf­fi­ne­ment dans ses des­sins pour la haute­cou­ture (Dior, Lan­vin…) et son trompe­l’oeil em­blé­ma­tique qui pare un mo­dèle d’es­pa­drille si­gné Ch­ris­tian Lou­bou­tin.

Au Mu­sée d’art et d’in­dus­trie de Saint­Étienne, les métiers à tis­ser re­prennent du ser­vice les jeu­dis après­mi­di (et sur de­mande). Jean­Fran­çois Ca­le­mard, comme son com­père, an­cien pas­se­men­tier, fait oeuvre de pé­da­go­gie dans la tra­duc­tion de la créa­tion ar­tis­tique et du gé­nie mé­ca­nique.

« Il n’existe plus au­cun artisan ru­ba­nier. Après la guerre, ils étaient 250 avec des pas­se­men­tiers dis­per­sés dans la cam­pagne jus­qu’à 40 km à la ronde, dé­crit l’an­cien construc­teur de ma­chines. Mais les 18 usines de tex­tiles tissent au­jourd’hui 33 fois plus de ki­lo­mètres de ru­bans qu’après­guerre. »

Le mu­sée abrite un mil­lion et de­mi d’échan­tillons et tout un ar­se­nal de ma­chines, d’ac­ces­soires de tis­sage dont cer­tains datent du XVIIe siècle. On re­monte la route de la soie à la ren­contre de « l’âme du ru­ban » avec ses étuves émaillées ve­nues de Chine or­nées de scènes de sé­ri­ci­cul­ture (ver à soie).

Mais c’est dans la chambre des ru­bans, en ou­vrant les ti­roirs de ses ma­gni­fiques com­modes, que les tré­sors se font jour : des sa­tins, des jac­ quard, des bro­chés, des ve­lours… Pro­té­gés de la lu­mière, ces créa­tions tex­tiles étroites dont les li­sières as­surent la so­li­di­té et l’or­ne­men­ta­tion ont conser­vé in­tact l’éclat de leurs cou­leurs et de leurs mo­tifs com­plexes.

La col­lec­tion, la plus im­por­tante au monde, contient aus­si des pièces uniques sor­ties des dé­fi­lés de mode comme ces robes haute­cou­ture réa­li­sées en ru­ban.

De larges vi­trines pré­sentent les nou­velles tech­no­lo­gies qui, au lieu de plom­ber quatre siècles de ru­ba­ne­rie, lui ont don­né un nou­vel élan au ser­vice du sport, de la lin­ge­rie, de la san­té…

Comme le sou­ligne JeanF­ran­çois Ca­le­mard, non sans fier­té : « On as­so­cie sou­vent Saint­Étienne au vé­lo et aux armes. Le pre­mier est mort. Des se­condes, i l n e re s t e qu’ u n construc­teur. Le ru­ban, lui, est bien vi­vant. »

SA­VOIR.

Le des­sous des cartes avec des an­ciens du mé­tier, comme Jean-Fran­çois Ca­le­mard.

PHO­TOS PAS­CAL CHAREYRON

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