Fran­çois Gué­rif, fin li­mier du po­lar

Le flair d’un li­mier, la pa­tience d’un dé­tec­tive, la lit­té­ra­ture pour seul ho­ri­zon et beau­coup de tra­vail. La re­cette du suc­cès de Fran­çois Gué­rif, bâ­tis­seur, en trente ans, d’un des plus beaux ca­ta­logues qui soit.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Da­niel Martin da­niel.martin@cen­tre­france.com

On pour­rait sim­ple­ment dire de Fran­çois Gué­rif qu’il est le roi du po­lar, grand dé­cou­vreur, im­por­ta­teur de pres­ti­gieux au­teurs, édi­teur fi­dèle au point de s’être at­ti­ré la sym­pa­thie d’Ell­roy, dont on se ré­pète à plai­sir la fa­meuse ré­par­tie : « L’ar­gent, on s’en fout. Le livre, c’est avec Fran­çois, si­non rien », quand les édi­teurs fran­çais se dis­pu­taient les droits de L.A. Confi­den­tial. Af­faire clas­sée.

À l’ori­gine

Mais on peut aus­si, plus in­té­res­sant, se de­man­der com­ment il est par­ve­nu à ce som­met, Fran­çois Gué­rif, re­con­nu pour ses ta­lents par­tout et même aux US où il a re­çu le prix El­le­ry Queen du meilleur édi­teur de l’an­née, en 1997.

Alors ? La pas­sion sû­re­ment et, peut­être, le dé­sir d’échap­per à un des­tin ord i n a i re. Tr è s j e u n e, il ouvre une li­brai­rie, puis une mai­son d’édi­tion, Red La­bel. On est en 1978. « À l’époque, la SF écrase tout. Je suis le seul à dé­fendre le po­lar. Dès le dé­but j’im­pose l’au­teur, la seule chose qui compte à mes yeux. » Ce qui au­tor ise d’em­blée cette pré­ci­sion : « Pour moi, le po­lar par es­sence re­lève de la lit­té­ra­ture. Je ne parle donc pas de Mus­so, de Bus­si, ni de Gran­gier… J’ai pu­blié dans mes col­lec­tions de grands livres. Point. Noir comme un sou­ve­nir de Jo­na­than La­ti­mer, Un pays à l’aube de Den­nis Le­hane. La liste est longue. »

Une dé­fi­ni­tion ? « Un po­lar est un ro­man dans le­quel à un mo­ment ou un autre, se pro­duit une trans­gres­sion, un crime, un vol… Il n’y a pas for­cé­ment de flics, ni d’en­quête. C’est “La grande lit­té­ra­ture mo­rale du siècle”, di­sait Man­chette. Ça doit al­ler cher­cher la vér ité der­rière l’ap­pa­rence pro­prette des so­cié­tés. Il est hé­ri­tier du ro­man po­pu­laire. Je tiens Les Mi­sé­rables pour un grand ro­man noir. Je vous rap­pelle cette phrase d’Hu­go : “L’homme qui ne mé­dite pas vit dans l’aveu­gle­ment ; l’homme qui mé­dite vit dans l’obs­ cu­ri­té. Nous n’avons que le choix du noir”. »

Po­lar ou ro­man noir ? « La ca­té­go­rie est une fa­ci­li­té : “c’est pra­tique, ce n’est pas un cr itère de choix”, di­saient Boileau et Nar­ce­jac. »

Mais les ca­té­go­ries ? « Il en existe trois. Le ro­man à é n i g m e, fa­çon Aga­tha Ch­ris­tie, à la fin on connaît le cou­pable, c’est ras­su­rant. En­suite, le ro­man d u c r i m i n e l o u ro m a n noir, plus trou­blant, à la fin rien n’est ré­so­lu, ni ré­pa­ré. En­fin, le ro­man de la vic­time, ce­lui du “qu’estce qui m’ar­rive ?”, du sus­pense comme on en trouve chez Mil­dred Da­vis, Man­chette. »

Et ça marche ? « Main­te­nant ? Com­mer­cia­le­ment ? Si l’on consi­dère le nombre de col­lec­tions qui lui sont dé­diées, oui ; si l’on prend en compte le nombre de lec­teurs, non, il n’aug­mente pas dans les mêmes pro­por­tions. »

Trente ans

Re p re n o n s. E n 1 9 7 8 , Fran­çois Gué­rif ose Goo­dis. « Plus per­sonne ne se sou­ve­nait de lui et ses livres étaient in­trou­vables. Pe r s o n n e n’ y c r oy a i t . Même l e s A m é r i c a i n s. Au­jourd’hui, Phi­la­del­phie, sa ville na­tale, s’ap­prête à fê­ter en grande pompe le cen­te­naire de sa nais­sance ! »

En 1981, il passe chez Fayard, ouvre une fa­meuse col­lec­tion, éphé­mère, dans la­quelle, dé­jà, il ac­cole de jeunes au­teurs fran­çais à de grands noms de la lit­té­ra­ture étran­gère. En 1986, Ri­vages fait ap­pel à lui : en trente ans il va bâ­tir l’un des plus ex­tra­or­di­naires ca­ta­logues qui soit avec pa­tience, exi­gen­

ce, une confiance ab­so­lue dans l a l i t t é r a t u re. Et beau­coup de tra­vail : « D’ a v o i r l a c o n f i a n c e d’Ell­roy, ne doit pas vous faire ou­blier qu’il est do­té d’un ego sur­di­men­sion­né. Quand il vous de­mande votre avis sur un ma­nus­crit, c’est tout de suite, et pas trois mots, mais de so­lides ar­gu­ments. Par­fois il écoute. Pour Ame­ri­can Ta­bloïd, je dis pour­quoi Mar ilyn ? Il m’a ré­pon­du : “T’as rai­son. Je l’ai rem­pla­cée par Fi­del Cas­tro !” »

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