Déses­poir lai­tier sur « Le Bon Coin »

Des pro­duc­teurs de lait tentent de vendre leur « droit à pro­duire » sur in­ter­net

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - FRANCE & MONDE ACTUALITÉS -

« Vends droit à pro­duire, 300.000 litres, 220 eu­ros la tonne ». De­puis plu­sieurs mois, ce genre d’an­nonce se mul­ti­plie sur le site in­ter­net « Le Bon Coin » éma­nant de pro­duc­teurs de lait frap­pés par la crise qui sé­vit dans la fi­lière, des tran­sac­tions qui in­quiètent des res­pon­sables syn­di­caux.

«On est dans une si­tuat i o n d e “Sa u v e q u i peut” », té­moigne Mi­chel, 55 ans, dont le contrat de 400.000 litres avec un in­dus­triel est en vente de­puis dé­jà plus de 8 mois. « J’al­lais droit dans le mur », jus­ti­fie cet homme. « Si on dé­cide de vendre, c’est que le prix du lait est tel­le­ment bas qu’on ne s’en sort plus », té­moigne de son cô­té Na­tha­lie, pro­duc­trice en Nor­man­die.

De­puis plu­sieurs se­maines, nombre de pro­duc­teurs ma­ni­festent leur co­lère, as­su­rant qu’ils tra­vaillent à perte, leur prix de vente étant in­fé­rieur à leur coût de re­vient. Pour Na­tha­lie et son ma­ri, la page du lait va se tour­ner : ils ont dé­ci­dé de cé­der leur contrat, por­tant sur 250.000 litres par an. Lui va conti­nuer dans la viande. « Et moi, j’irai cher­cher du tra­vail à l’ex­té­rieur » , confie Na­tha­lie, 42 ans, ins­tal­lée de­puis 15 ans dans l’Eure.

Une « bou­teille à la mer »

La mise en place d’un contrat – un droit à pro­duire – entre un pro­duc­teur de lait et un groupe in­dus­triel qui le trans­forme en pro­duit fi­ni, a été ins­tau­rée par la loi de mo­der­ni­sa­tion de l’agriculture de 2010. Dans le contexte de la fin des quo­tas lai­tiers, il s’agis­sait de for­ma­li­ser une re­la­tion com­mer­ciale du­rable, avec un double en­jeu : « sta­bi­li­ser le re­ve­nu des pro­duc­teurs en leur as­su­rant par contrat un dé­bou­ché pour leur lait, tout en ga­ran­tis­sant aux en­tre­prises de trans­for­ma­tion un ap­pro­vi­sion­ne­ment ajus­té à leurs dé­bou­chés », sou­ligne un rap­port de dé­cembre 2015 du Con­seil gé­né­ral de l’ali­men­ta­tion et de l’agriculture.

Reste, ex­plique­t­on à la FRSEA de l’Ouest, que si la du­rée du « droit à pro­duire » et le vo­lume à li­vrer sont dé­ter­mi­nés, le prix, lui, ne l’est pas. Or le prix, re­vu men­suel­le­ment, est de­puis plu­sieurs mois orien­té à la baisse. De 365 eu­ros les 1.000 litres en moyenne sur l’an­née 2014, le lait est pas­sé à 305 eu­ros sur l’an­née 2015, se­lon la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale des pro­duc­teurs de lait. Et au­jourd’hui, il tourne au­tour de 270­280 eu­ros les 1.000 litres, se­lon son se­cré­taire gé­né­ral, Pas­cal Clé­ment.

« Nous, on a fait des in­ves­tis­se­ments, no­tam­ment pour la mise aux normes, et on a en­core d e s re m b o u r s e m e n t s d e prêts, té­moigne Na­tha­lie. Le pro­blème, c’est le prix du lait. C’est ça qui nous plombe », di­telle.

Ces ventes sur « Le Bon Coin », quel­que­fois pour 220 eu­ros les 1.000 litres, « ça sent le déses­poir et les der­nières armes qui res­tent à ces pro­duc­teurs » ac­cu­lés fi­nan­ciè­re­ment, com­mente Fran­çois Lu­cas, vice­pré­sident de la Co­or­di­na­tion ru­rale. « C’est un peu une bou­teille à la mer ».

Les ache­teurs ? « Des pro­duc­teurs qui pensent qu’en aug­ men­tant leur vo­lume, ils vont ac­croître leur marge » . « Mais, ex­plique Pas­cal Clé­ment, par ailleurs vice­pré­sident de la FRSEA Ouest, c’est un non­sens éco­no­mique » : dans un mar­ché en crise, « les éle­veurs lai­tiers souffrent et c’est donc une charge sup­plé­men­taire quand ils achètent des droits à pro­duire ».

Ces tran­sac­tions de gré à gré « nous in­quiètent for­te­ment » , confie Pas­cal Clé­ment qui, comme Fran­çois Lu­cas, s’in­ter­roge sur cette « si­tua­tion ban­cale ju­ri­di­que­ment », se­lon le res­pon­sable de la Co­or­di­na­tion ru­rale. Car le ven­deur « vend quelque chose qu’il n’a pas ache­té ». Et sur­tout, il y a un r isque que « les puis­sants » conti­nuent « à se dé­ve­lop­per au dé­tri­ment des plus faibles », avec pour consé­quence « une concen­tra­tion chez les plus gros ».

En­fin, la tran­sac­tion est sou­mise « à l’ac­cord » du trans­for­ma­teur, qui pour­rait, pré­vient Pas­cal Clé­ment, « voir un in­té­rêt dans la concen­tra­tion chez les plus puis­sants » . Une concen­tra­tion qui condui­rait à la baisse du nombre des col­lectes, qui sont à la charge de l’in­dus­triel. Avec, à terme, la pers­pec­tive d’une « dé­ser­ti­fi­ca­tion lai­tière », aver­tit Fran­çois Lu­cas.

CHUTE.

De 365 eu­ros les 1.000 litres en moyenne sur l’an­née 2014, le lait est pas­sé à 305 eu­ros en 2015.

PHO­TO AFP

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