L’éros et le re­gard

Les mal­heurs d’une por­no star, contés à la fa­çon Des­chiens, dans une prose prous­tienne. Voi­là qui ex­cite la cu­rio­si­té.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Da­niel Martin da­niel.martin@cen­tre­france.com

On dé­couvre ou re­dé­couvre tou­jours quelque mot rare en li­sant Ér ic Laurrent. « Phil­trum » par exemple nomme la lé­gère dé­pres­sion de la lèvre su­pé­rieure. Mais, comme on lui fait sou­vent re­proche de cette ri­chesse lexi­cale, il a pris le par­ti de s’en amu­ser. In­vente le terme « Phé­no­ma­nie » ( 1) dont on s’étonne qu’il n’exis­tât pas, quand il dé­signe « l’ir­ré­pres­sible be­soin d’être vu ». Au­tre­ment dit une ten­dance ma­jeure de notre so­cié­té qui pra­tique la té­lé­réa­li­té et le voyeu­risme comme ja­mais.

Une no­tion cen­trale dans ce ro­man. His­toire édi­fiante de la jeune et d’abord très pieuse Ni­cole Sauxi­lange (2) qui bien­tôt ré­vèle sa vraie na­ture, por­no­gra­phique, sous l’ob­jec­tif d’un jeune bour­geois, puis dans les pages de Dream­girls, re­vue dite de charme dont elle de­vien­dra, sous le nom de Ni­cky Soxy, la star in­con­tes­tée. Au point de pu­blier un long en­tre­tien en forme de mé­moire, avant de dis­pa­raître et mou­rir. Voi­là ce qui s’ap­pelle Un beau dé­but.

Ce ro­man n’est peut­être pas ma­jeur dans l’oeuvre d’Ér ic Laurrent et l’on peut lui pré­fé­rer l’ad­mi­rable Ne pas tou­cher ou le dip­tyque Cla­ra Stern/ Re­ nais­sance ita­lienne ( Mi­nuit), mais il est le plus ac­ces­sible, le plus drôle, le moins so­phis­ti­qué. Sans perdre l’es­sen­tiel. Une prose très prous­tienne apte à creu­ser le trouble, et le for­mu­ler.

Ain­si : « L’in­no­cence an­gé­lique éma­nant de ce vi­sage in­con­for­tait la concu­pis­cence ai­guë qu’éveillaient ses ap­pâts, […] l’en­ve­lop­pant du suave et ca­pi­teux par­fum de l’in­ter­dit – et da­van­tage en­core : en fai­sant re­mon­ter du tré­fonds de l’âme, cet obs­cur dé­sir de souillure, d’avi­lis­se­ment, de pro­fa­na­tion, qui est chez l’homme consub­stan­tiel de la pos­ses­sion phy­sique. »

(1) No­tion qu’il ac­cré­dite d’une fausse ré­fé­rence dans une de ses fa­meuses notes de bas de page qui, chez lui, sont toutes à lire.

( 2) Nom de pays qui fe­ra le bon­heur des connais­seurs. Éric Laurrent, né à Cler­mont­Fer­rand, glisse tou­jours des ré­fé­rences à cette ville et sa ré­gion.

Ré­fé­rences. Un beau dé­but. Édi­tions de Mi­nuit. 205 pages, 15 €.

© RO­LAND AL­LARD

ÉRIC LAURRENT. Im­mense sty­liste.

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