DU TEMPS PRÉ­SENT

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE -

Ce soir- là, 400 per­sonnes – des hommes d’un cer­tain âge pour la plu­part is­sus de mi­lieux plu­tôt dé­fa­vo­ri­sés – étaient ve­nues écou­ter l’aya­tol­lah Moh­sen Qo­mi dans une mos­quée au dôme tur­quoise du centre de Té­hé­ran. La tête re­cou­verte du tur­ban des mol­lahs, le re­li­gieux était en cam­pagne pour sa ré­élec­tion le 26 fé­vrier à l’As­sem­blée des ex­perts, un cé­nacle de 88 aya­tol­lahs qui dé­si­gnent le guide su­prême, le nu­mé­ro un du ré­gime ira­nien.

Sur­prises per­sanes

Au sous- sol de la mos­quée, dans une am­biance sur­réa­liste avec un trou­ba­dour qui chauf­fait la salle en gé­mis­sant de cha­grin et un can­di­dat qui par­la de tout sauf de po­li­tique, nous al­lions être trans­por­tés, l’es­pace d’une heure, au tré­fonds de la ré­pu­blique is­la­mique d’Iran. Un sys­tème unique au MoyenO­rient avec une double lé­gi­ti­mi­té. Ré­pu­bli­caine via des élec­tions, mais is­la­mique grâce à ses aya­tol­lahs et une no­ria d’as­sem­blées, dont la prio­ri­té est de main­te­nir contre vents et ma­rées « la pri­mau­té du spi­ri­tuel sur le tem­po­rel », c’es­tà­dire veiller à ce que le ré­gime reste bien is­la­mique et fi­dèle à la « pu­re­té idéo­lo­gique » de ses dé­buts en 1979, sous le règne de son fon­da­teur l’imam Kho­mey­ni. Au pu­pitre, l’aya­tol­lah Qo­mi ne fe­ra que de brèves al­lu­sions à la po­li­tique, pré­fé­rant se concen­trer sur le sou­ve­nir du mar­tyre d’Hus­sein qui forge l’iden­ti­té chiite de­puis l’as­sas­si­nat du pe­tit­fils du pro­phète. Avant le mee­ting, un confrère ira­nien m’avait pré­ve­nu : « 99 % des membres de l’As­sem­blée des ex­perts pensent que les jour­na­listes étran­gers sont des es­pions ». Mais juste avant d’as­sis­ter à ce sur­pre­nant mee­ting élec­to­ral, le fils de l’aya­tol­lah Qo­mi m’avait as­su­ré que son père nous di­rait quelques mots à l’is­sue de son prêche. Alors que ses proches dis­tri­buaient un ke­bab frites aux fi­dèles qui sor­taient de la mos­quée, l’aya­tol­lah, plu­tôt aga­cé, re­fu­sa toute dé­cla­ra­tion à l’Oc­ci­den­tal, tou­jours dé­peint dans ce mi­lieu ul­tra­con­ser­va­teur comme « un vec­teur d’in­fil­tra­tion d’une culture » hos­tile. La veille, j’étais al­lé écou­ter le chef de la liste ré­for­ma­trice aux lé­gis­la­tives. Mo­ha­med Re­za Aref te­nait mee­ting dans un gym­nase où les filles – la tête cou­verte du sa­cro­saint voile – agi­taient des bal­lons. Autre lieu, autre am­biance. J’y avais ren­con­tré Jam­chid, un jeune Ira­nien fran­che­ment aty­pique, puis­qu’athée et va­gue­ment anar­chiste, mais convain­cu d’une chose : « l’ave­nir de notre pays passe par les ré­for­ma­teurs et sur­tout Has­san Ro­ha­ni », ce mo­dé­ré, élu pré­sident de la Ré­pu­blique en 2013 sur la pro­messe de le­ver les sanc­tions im­po­sées à Té­hé­ran pour ses am­bi­tions nu­cléaires et d’ain­si re­con­nec­ter l’Iran sur le monde. Pro­messe te­nue avec la conclu­sion l’été der­nier de l’ac­cord nucléaire. Et même si l’ar­gent n’ir­rigue pas en­core l’éco­no­mie, de nom­breux jeunes ont re­pris es­poir, après les an­nées de plomb de la ré­pres­sion en 2009­2010. « Même si Ro­ha­ni est un re­li­gieux, les jeunes sont de­ve­nus réa­listes, re­con­nait Jam­chid, qui m’in­vi­ta à dî­ner chez lui dans son ap­par­te­ment, où il vit illé­ga­le­ment – c’est­à­dire non­ma­rié – avec sa co­pine Af­sa­neh. Con­ trai­re­ment aux an­nées 70, les jeunes ne sont plus prêts à mou­rir en mar­tyr. Mais pe­tit à pe­tit, nous gri­gno­tons des avan­cées ». Il y a quelques an­nées, le couple n’au­rait ja­mais osé dé­fier une po­lice des moeurs, au­jourd’hui plus laxiste. « Sous Ro­ha­ni, certes les jour­na­listes sont tou­jours mu­se­lés, mais les écri­vains sont plus libres et la cen­sure sur le ci­né­ma s’est re­lâ­chée » , ajoute Jam­chid, avant de sor­tir de « sa cave » quelques bou­teilles de vin rouge fa­bri­quées illé­ga­le­ment à base de rai­sin ache­té chez les Ar­mé­niens au ba­zar de Té­hé­ran. « Ca aus­si c’est to­lé­ré », sou­rit­il. L’aya­tol­lah gar­dien du temple is­la

mique, Jam­chid, l’anar­chiste et Af­sa­neh sa concu­bine : trois fa­cettes d’un Iran ô com­bien mul­tiple. Un ré­gime dif­fi­cile à clas­ser : ni dic­ta­ture ni dé­mo­cra­tie, peut­être une théo­cra­tie. Le len­de­main des lé­gis­la­tives, j’avais ren­dez­vous avec Ali Akh­bar Sa­le­hi, le pa­tron de l’or­ga­ni­sa­tion à l’éner­gie ato­mique, l’un des prin­ci­paux né­go­cia­teurs de l’ac­cord nucléaire avec les Oc­ci­den­taux. Di­plô­mé du pres­ti­gieux Mas­sa­chus­set Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy amé­ri­cain, Sa­le­hi est un proche du guide su­prême, l’aya­tol­lah Ali Kha­me­nei, qu’il convain­quit au prin­temps 2013 de nouer des contacts di­rects avec les di­plo­mates du « Grand sa­tan amé­ri­cain » . « Nous al­lons avoir des di­ri­geants plus sages », se fé­li­cite­t­il, après ces élec­tions qui ont ren­for­cé Ro­ha­ni et sa po­li­tique d’ou­ver­ture. Sur­pre­nant Iran, ca­pable de pro­duire des aya­tol­lahs à peine sor­tis de la naph­ta­line et un doc­teur en phy­sique nucléaire ami des Amé­ri­cains. Mais at­ten­tion : l’Iran est le pays des faux­sem­blants. Un nou­veau « Prin­temps » de Té­hé­ran n’est pas en vue. Sa­le­hi comme Ro­ha­ni sont des pro­duits du sys­tème, et ils ne veulent pas le chan­ger. Sim­ple­ment le rendre viable, moins fer­mé, pour don­ner du tra­vail à la jeu­nesse. Mais sans lui of­frir la li­ber­té dont elle rêve en­core. Bref aé­rer une Ré­pu­blique certes, mais tou­jours is­la­mique, qui a pro­ba­ble­ment trou­vé en Has­san Ro­ha­ni l’homme du sé­rail ca­pable de lui re­don­ner un peu d’éclat.

PHO­TO AFP

SUR­PRE­NANT IRAN. Rendre le sys­tème viable, moins fer­mé, pour don­ner du tra­vail à la jeu­nesse sans lui of­frir la li­ber­té dont elle rêve en­core.

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