Phi­lo­so­pher de­vant sa sé­rie

Alors que la sai­son 6 de Game of Th­rones dé­barque, fin avril, sur HBO

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - SEPTIÈME JOUR - Flo­rence Chédotal flo­rence.che­do­tal@cen­tre­france.com

Je re­garde Game of Th­rones, donc je phi­lo­sophe. Et c’est un pro­fes­seur qui le dit ! Ma­rianne Chaillan doit avoir la cote chez ses élèves. Dans son der­nier livre, elle prouve que la sé­rie est un vrai cours de phi­lo. On s’y tru­cide al­lé­gre­ment, mais c’est pour mieux ré­flé­chir…

C’ est un peu comme si Kant, Nietzsche, Hobbes, Ma­chia­vel et Freud s’or­ga­ni­saient une pe­tite soi­rée ca­na­pé­té­lé de­vant Game of Th­ro

nes et se po­saient, entre deux bières, quelques ques­tions exis­ten­tielles, comme ils savent si bien le faire. Qui sont­ils ? Où vont­ils ? Et, sur­tout, qui est le plus à même de s’as­seoir sur le Trône de Fer ? À une poi­gnée de se­maines de la dif­fu­sion, le 24 avril ( en pleine pé­riode de ré­vi­sions du Bac, ju­di­cieux ti­ming, au fi­nal) sur HBO, de la sai­son 6, mise sous scel­lés, tant l’en­jeu (mar­ke­ting) est de taille et le risque, éle­vé, de pi­ra­tage, Ma­rianne Chaillan pro­pose de pa­tien­ter en sa­vante com­pa­gnie avec son der­nier livre Game of Th­rones, une mé­ta­phy­sique des meurtres.

Êtes-vous plu­tôt Ned Stark ou Ro­bert Ba­ra­theon ?

La jeune femme en­seigne la phi­lo à des ly­céens mar­seillais et l’éthique ap­pli­quée à l’uni­ver­si­té d’Aix­Mar­seille. C’est d’ailleurs grâce à ses élèves que cette sé­rie culte est ar­ri­vée à elle. Elle est al­lée voir de plus près l’ob­jet de leur vé­né­ra­tion. « Ils en par­laient sans ar­rêt » . Pour elle, ce fut aus­si la ré­vé­la­tion : « Dès le pre­mier épi­sode, j’ai été sai­sie par les pas­se­relles évi­dentes qui s’of­fraient entre

Game of Th­rones et le cours d’éthique ap­pli­quée que je dis­pen­sais alors. Ce n’est pas seule­ment une sé­rie au suc­cès pla­né­taire, c’est aus­si un réel ob­jet pop phi­lo­so­phique. »

L’oc­ca­sion, par exemple, de ba­var­der de la mo­rale dé­on­to­lo­gique de Ned Stark face à celle, consé­quen­tia­liste, de Ro­bert Ba­ra­theon… Ouh là, là !, ça se com­plique ? Mais non. Pre­nons Dae­ne­rys et, un temps, son en­fant à naître. Pour Ro­bert, tuer deux in­no­cents au­rait été cruel sur le coup, mais c’était as­su­rer une paix du­rable au Royaume des sept cou­ronnes. Pas de re­je­ton pour ré­cla­mer sa cou­ronne, donc pas de guerre, donc des vies épar­gnées. Le phi­lo­sophe bri­tan­nique Je­re­my Ben­tham ap­plau­di­rait, mais Kant fron­ce­rait aus­si­tôt les sour­cils : pour lui, la va­li­di­té mo­rale d’une ac­tion re­pose sur l’in­ten­tion qui l’anime, pas sur ses consé­quences. Il se­rait donc plus du cô­té de Ned Stark, ju­geant que ce meurtre se­rait im­mo­ral.

Voi­là com­ment la pro­fes­seure fait de cette sé­rie un trem­plin vers la ré­flexion phi­lo­so­phique. Elle fait par­tie de ceux qui re­fusent que sa ma­tière reste dans sa tour d’ivoire. « La phi­lo­so­phie n’est pas une science des­ti­née à quelques in­tel­lec­tuels cou­pés du monde et s’ex­pri­mant dans un lan­gage tel­le­ment abs­trait qu’il en de­vient in­au­dible pour le com­mun des mor­tels. Au contraire, la phi­lo­so­phie en­tend pen­ser le réel, notre réel, et don­ner à tous les moyens de vivre mieux. » Ma­rianne Chaillan s’in­surge aus­si contre ce mé­pris pour la culture po­pu­laire, qua­li­fiée par cer­tains de « sous­culture, de di­ver­tis­se­ment stu­pide pour per­sonnes in­con­sis­ tantes. Ce­la m’agace. Je sou­haite mon­trer que la culture po­pu­laire, avec ses codes propres, est tra­ver­sée par les mêmes ques­tions que les grands textes clas­siques ».

Et puis, elle pré­fère ai­man­ter ses élèves plu­tôt que de les voir bâiller. « Quand leur at­ten­tion se re­lâche ou quand une thèse leur semble trop abs­traite, convo­quer Game of Th­rones est un for­mi­dable moyen de faire jaillir l’en­thou­siasme et la com­pré­hen­sion. Le plai­sir n’est pas l’en­ne­mi de l’ins­truc­tion ! », re­ven­dique cette en­sei­gnante rom­pue à la « pop phi­lo­so­phie » et au­teure dé­jà de Har­ry Pot­ter à l’école de la phi­lo­so­phie (El­lip

ses) ou La play­list des phi­lo­so

phes (Le Pas­seur Édi­teur).

Alors, alors ??

Bon, phi­lo­so­pher c’est bien, tea­ser c’est en­core mieux, donc voyons quels sont ses pro­nos­tics pour cette sai­son 6 ? Qui va ré­gner ? « L’au­teur, George R.R. Martin, a an­non­cé une fin douce­amère, ce qui semble ré­vo­quer la pos­si­bi­li­té d’un suc­cès fi­nal heu­reux pour les deux per­son­nages ado­rés du pu­blic, Jon Snow et Dae­ne­rys Tar­ga­ryen. » À en croire Ma­chia­vel, dit­elle, Cer­sei Lan­nis­ter ou Pe­tyr Bae­lish se­raient les mieux pla­cés pour la cours eau Trône. « Ajou­tons qu’il est peu pro­bable que la sai­son 6 ré­ponde à cette ques­tion puisque HBO né­go­cie, semble­t­il, une sai­son 7 et une sai­son 8. » Le mar­ke­ting en­core plus fort que la phi­lo !

RE­VIENT, RE­VIENT PAS ? Les fans, déses­pé­rés par un ré­cent trai­ler sem­blant confir­mer sa mort, at­tendent de sa­voir si Jon Snow se­ra en chair et en os dans la sai­son 6. La phi­lo­so­phie peut-elle ré­pondre ? © HBO

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