Le poids des mots, le choc de la voix

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Pierre-Oli­vier Feb­vret

Vingt ans de car­rière n’ont pas eu rai­son de sa fas­ci­na­tion pour les com­po­si­teurs qu’il veut ser­vir avec les émo­tions les plus fines. Pour An­dreas Scholl, au mi­lieu des plus belles notes, les mots res­tent la clef.

Le contre­té­nor al­le­mand An­dreas Scholl, de­puis son en­re­gis­tre­ment du Sta­bat Ma­ter de Vi­val­di sous la di­rec­tion de Chia­ra Ban­chi­ni ( Dia­pa­son d’or de l’an­née 1996 et Gra­mo­phone Award) ac­cu­mule les plus hautes dis­tinc­tions in­ter­na­tio­nales. Une ré­fé­rence. La ré­fé­rence.

Ce qui re­vient le plus vous ca­rac­té­ri­sant : une « voix bou­le­ver­sante » . Ce­la vous convient ? C’est un peu une ré­duc­tion sur le sens et le phé­no­mène de voix de contre­té­nor. C’est clair que c’est une sur­prise si o n n’ a p a s l’ha­bi­tude d’écou­ter la mu­sique an­cienne, d’écou­ter un homme avec l a v o i x d’ u n e femme. Bou­le­ver­sant est l’illus­tra­tion de ce phé­no­mène mais ce n’est cer­tai­ne­ment pas une fin en soi pour un mu­si­cien, le signe de sa réus­site.

Qu’est-ce qui est es­sen­tiel pour vous alors ? J’ima­gine que tous les chan­teurs ont en­vie de com­mu­ni­quer le mes­sage d’un com­po­si­teur. Nous avons une res­pon­sa­bi­li­té vis­à­vis du com­po­si­teur et c’est im­por­tant de lui rendre jus­tice. Je dois trou­ver tous les moyens pour trans­mettre ce mes­sage alors ça de­mande un peu une in­tel­li­gence mu­si­cale, une com­pré­hen­sion rhé­to­rique. Je pense qu’à la ra­cine, il y a tou­jours les mots. La rhé­tor ique est la clef pour une in­ter­pré­ta­tion qui peut tou­cher le pu­blic. Tout mon tra­vail est là. Quand j’ouvre une nou­velle par­ti­tion – et c’est in­ dé­pen­dant du ré­per­toire je me pose tou­jours les mêmes ques­tions : « Je suis qui quand je chante ça ? Quelle est l’his­toire que je ra­conte ? Et seule­ment après, quels sont mes moyens pour com­mu­ni­quer ce mes­sage ? ». J’ai juste en­vie d’être un vrai chan­teur, mais pas une simple voix.

Vous vous rap­pe­lez la pre­mière fois que vous avez vu quel­qu’un pleu­rer dans le pu­blic ? ( Très long si­lence)… Ça arr ive par­fois. Mais je pense que ce n’est pas moi qui fait pleu­rer les gens. Le mi­racle c’est la Messe en si de Bach, ce n’est pas An­dreas Scholl qui la chante. Quand je chante Agnus dei, l’un de ses plus beaux airs et que je constate l’émo­tion des gens, je pense juste que j’ai été le bon ser­vi­teur de Bach. J’ai réus­si à com­mu­ni­quer quelque chose d’éso­té­rique dans la mu­sique, une chose qui n’est pas me­su­rable avec des fré­quences et des dé­ci­bels. Quand quel­qu’un com­mence à pleu­rer, je pense juste que j’ai mon­tré cet autre cô­té de notre réa­li­té mu­si­cale.

Qu’est- ce qui vous sé­duit en France ? Le mou­ve­ment de la mu­sique an­cienne est très for­te­ment lié à la France. Tout a com­men­cé ici, en Hol­lande et Bel­gique aus­si. Étu­diant et jeu­ ne chan­teur, j’étais plus sou­vent en France qu’en Al­le­magne. C’est pour cette rai­son qu’il y a plus de fes­ti­vals spé­cia­li­sés en France, comme à Beaune. Il y a un pu­blic de vrais ama­teurs, amou­reux de ce ré­per­toire. En Al­le­magne, ça a pr is beau­coup de plus de temps pour at­teindre ce ni­veau gé­né­ral.

À Cler­mont, vous al­lez chan­ter Pur­cell, Dow­land… Quelle est votre re­la­tion avec ce ré­per­toire éli­sa­bé­thain ? Je trouve dans les chan­sons de Dow­land ou Cam­pion, une langue qui est très proche de notre époque… L’évo­lu­tion des arts n’est pas celle des tech­niques : les idées an­

ciennes sont par­fois plus in­té­res­santes que celles d’il y a seule­ment vingt ans. Dans le monde des arts et de la mu­sique, il y a des vagues avec des gé­né­ra­tions qui se trouvent dans le haut ou le b a s. Pa r h a s a rd , n o u s sommes au­jourd’hui à la même place que les gens du temps éli­sa­bé­thain, au ni­veau de l’émo­tion, la psy­cho­lo­gie. Le ré­per­toire de Schu­bert me semble beau­coup plus éloi­gné de notre temps que ce­lui de Dow­land. Schu­bert c’est l’homme in­té­gré dans la na­ture, dans une chose plus grande où l’in­di­vi­du n’est pas im­por­tant. Chez Dow­land, la psy­cho­lo­gie in­di­vi­duelle est très forte. Dans une langue qui n’a r ien d’an­cienne, ça me per­met de com­mu­ni­quer fa­ci­le­ment comme dans des chan­sons de Sting…

Le ré­per­toire contem­po­rain vous in­té­resse ? De­puis cinq ans, je tra­vaille la mu­sique d’Ar­vo Pärt. Mais si la mu­sique est trop abs­traite, si le fo­cus est plu­tôt de trou­ver la juste note et de comp­ter sans cesse pour être dans la bonne me­sure, alors je me sens comme un simple ins­tru­ment et je ne peux pas m’ex­pri­mer émo­tion­nel­le­ment. Si c’est de l’acro­ba­tie vo­cale, je ne m’y re­trouve pas. On doit com­mu­ni­quer avec le pu­blic et si la plus grande par­tie du pu­blic ne com­prend pas ce qu’il se passe sur la scène, il y a un pro­blème. Ca ren­voie au très vieux conflit sur la pri­ma pa­tri­ca du temps de Mon­te­ver­di : est­ce que la mu­sique est seule­ment ex­pres­sion de la créa­tion du com­po­si­teur ? Ou alors la

mu­sique est faite pour tou­cher l’âme hu­maine… c’est plu­tôt ma phi­lo­so­phie.

Et la mu­sique pop que vous évo­quiez à l’ins­tant avec Sting ? J’adore. Il y a quelques se­maines j’ai chan­té avec Idan Rai­chel, un au­teur­com­po­si­teur et in­ter­prète is­raé­lien avec gui­tare, basse et bat­te­rie. C’est tou­jours sym­pa d’échap­per au monde de l a m u s i q u e c l a s s i q u e. C’est beau­coup plus re­lax. Le pu­blic n’est pas là pour com­pa­rer votre ver­sion live avec un en­re­gis­tre­ment d’il y a trente ans. C’est un mo­ment de cé­lé­bra­tion col­lec­tive. Je dois en­core ap­prendre à être en­core plus re­lax. Après trente ans de ré­per­toire re­nais­sance et ba­roque, je me per­mets par­fois de faire ce genre de pause. J’ai aus­si mon stu­dio d’en­re­gis­tre­ment chez moi. Je fais mes propres com­po­si­tions de mu­sique pop. C’est né­ces­saire pour moi de ne plus me voir comme un ba­ro­queux. À bien­tôt cin­quante ans, j’ai be­soin de dé­ve­lop­per.

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