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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE -

our­quoi cherche-t-on le mou­ve­ment ? D’ailleurs, com­ment l’ap­pré­hen­der ? Est­ce qu’il faut s’en ac­com­mo­der ? Est­ce qu’il faut suivre « le mou­ve­ment » ? Ou plu­tôt, est­ce qu’on doit le lais­ser al­ler, s’en pas­ser ? Est­ce qu’ils sont né­ces­saires, les mou­ve­ments ? Et s’ils n’exis­taient pas, ce­la vou­drait­il dire que nous se­rions morts ? Alors, le mou­ve­ment se­rait­il « la vie » ? Et au contraire, la vie sans mou­ve­ment – la vie sta­tique, la vie em­pri­son­née – se­rait­elle un cau­che­mar ? Le propre d’une vie mou­ve­men­tée n’est pour­tant pas sy­no­nyme d’une vie réus­sie : on ima­gine plu­tôt les rup­tures, les ma­la­dies, les en­nuis. Une vie mou­ve­men­tée se­rait donc dif­fé­rente d’une vie « en mou­ve­ments ». Ces mou­ve­ments qu’on re­cherche, qui nous évitent l’im­mo­bi­li­té – le gouffre – : les dé­parts im­pro­vi­sés, la danse, le sexe, les ba­lades, les jours heu­reux. Les fuites in­ces­santes au bout du monde ou au bout de la rue. Le mou­ve­ment est une forme d’im­pré­vu. Cette femme, par exemple. Son vi­sage ju­vé­nile, son té­lé­phone au bout du doigt, un soir de lune ronde, dans un train qui fi­nit par s’at­ta­cher au quai de la gare de Mar­seilleSaint­Charles. Elle ar­rive de Lille – elle est pas­sée par Pa­ris parce que les billets sont tou­jours moins chers en pas­sant par Pa­ris –, peu im­porte s’il est dé­jà mi­nuit et que son car­rosse n’a ja­mais eu le temps de se trans­for­mer, puis­qu’il n’a ja­mais exis­té. Sa fille – un an – l’at­tend chez sa cou­sine. Elle vit là de­puis deux mois. Avant, c’était Lille, mais il fal­lait qu’elle parte. Il fal­lait qu’elle quitte ses ha­bi­tudes. Il fal­lait qu’elle vive a u t re m e n t . Il lui fal­lait « du mou­ve­ment » . Elle ne sa­vait pas où al­ler, alors elle a dé­ci­dé d’al­ler au bout de sa France. Elle ne connais­sait pas Ma r s e i l l e – n i s a mer tendre, ni son so­leil in­so­lent. Elle vou­lait juste « de l’air » . Fi­na­le­ment, la li­ber­té. C’est un fait : le mou­ve­ment est une li­ber­té. Dans ce cas, « les mou­ve­ments so­ciaux » se­raient donc des ma­ni­fes­ta­tions de vie. On irait crier dans la rue qu’on existe. On di­rait à ceux qui ne le savent pas – ou qui l’ignorent – que notre voix compte. Que nous aus­si, nous avons des choses à dire. On de­vien­drait « la lutte » . Et dans la lutte, les gestes nous ac­com­pa­gne­raient : on tien­drait une pan­carte, on ra­mè­ne­rait ses mains à sa bouche pour crier, on irait de Ré­pu­blique jus­qu’à Na­tion mal­gré le froid, on mar­che­rait sans s’es­souf­fler, on sau­te­rait pour se ré­chauf­fer, on re­fu­se­rait. Re­fu­ser de­vient donc un mou­ve­ment. Jus­qu’à ce qu’il de­vienne « un mou­ve­ment de masse ». Pre­nez cette femme. Avec elle, elles étaient des cen­taines à ve­nir du même en­droit. Elle s’en­gouffre dans le mé­tro pa­ri­sien, une ban­de­role dans les mains. Elle est ca­riste à PSA­Peu­geot – main­te­nant à Pois­sy – de­puis plu­sieurs an­nées. Elle consi­dère que sa vie est « un mou­ve­ment p e r m a n e n t » . Un mou­ve­ment social, puis­qu’il a fal­lu se battre quand l’usine d’Aul­nay, à la­quelle elle était rat­ta­chée, a fer­mé. Et puis, un mou­ve­ment tout court – contre l’in­jus­tice, la Loi Tra­vail, l’ordre. Parce que le mou­ve­ment n’est pas un re­non­ce­ment, c’est un e s p o i r. C ’ e s t la flamme qui nous g a rd e e n c o re d e ­ bout, le dos bien droit, la tête haute. Et à la ques­tion « pour­quoi cherche­t­on le mou­ve­ment ? », on pour­rait ré­pondre que le mou­ve­ment en­cou­rage nos espoirs.

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