Le conteur pé­da­gogue en co­lère

Quelle que soit la forme d’écri­ture (ro­man, poème, chronique) Ta­har Ben Jel­loun, écri­vain fran­çais d’ori­gine ma­ro­caine dé­nonce le ra­cisme, l’in­to­lé­rance. Une plume te­nace im­pré­gnée d’hu­mour et de dé­ri­sion.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Fa­bienne Faurie fa­bienne.faurie@cen­tre­france.com

Écr ivain, conteur, poète, chro­ni­queur, peintre, Ta­har Ben Jel­loun est l’un des in­vi­tés du Grand dé­bat, ven­dre­di 1er avril, à Vi­chy. Dans son der­nier ro­man Le ma­riage de plai­sir (Ed. Gal­li­mard), il choi­sit la forme du conte pour ex­plo­rer en­core une fois des thèmes qui lui sont chers : le ra­cisme, l’in­to­lé­rance, mais aus­si l’amour, la trans­mis­sion.

Vous vous dé­fi­nis­sez comme un ra­con­teur d’his­toires pour dé­non­cer des choses in­ad­mis­sibles, ici et ailleurs. Il faut pas­ser par une part de fic­tion pour par­ler de la réa­li­té. Je consi­dère les lec­teurs comme des grands en­fants. Quand j’ai vou­lu par­ler du ra­cisme an­ti noir au Ma­roc [NDLR : dans Le ma­riage de plai­sir], j’ai construit cette his­toire avec un conteur en co­lère qui en a marre des pré­ju­gés et des gens qui ne ré­agissent pas. Il leur dit par iro­nie « Soyez mé­chants ! » . Le ra­cisme l’in­to­lé­rance sont tel­le­ment ré­pan­dus que j’uti­lise tout ce que je peux pour at­ti­rer l’at­ten­tion du lec­teur. Nous sommes tous dif­fé­rents et tous sem­blables.

Les chro­niques, une autre fa­çon d’écrire ? J’ai eu la chance très jeune de de­ve­nir pi­giste au Monde. J’ai ap­pris à écrire vite et sur­tout avec un style qui n’est pas ce­lui du ro­man. La chronique est de­ve­nue une né­ces­si­té, elle me per­met d’exer­cer mon plai­sir d’écri­ture quo­ti­dien.

La pein­ture est- elle une autre né­ces­si­té ? J’ai tou­jours des­si­né, grif­fon­né et un ami ita­lien qui a vu mes des­sins m’a of­fert des toiles pour que je puisse peindre en grand for­mat. Ce que je peins c’est le contraire de ce que j’écris. J’écris sur la souf­france. La pein­ture c’est la lu­mière du monde. Le 13 no­vembre der­nier, je pei­gnais sur la danse lorsque j’ai ap­pris les at­ten­tats de Pa­ris. J’ai ver­sé du noir sur toute la toile.

Ce­la vous agace-t-il quand on évoque votre double cul­ture ? J’ai une cul­ture où in­ter­vient beau­coup l’ima­gi­naire. Toutes les cultures s’in­ter­pé­nètrent. Je ne crois pas au choc des ci­vi­li­sa­tions. Les gens se batt e n t p a rc e q u’ i l s s o n t igno­rants. Les cultures c’est comme des fleuves, elles tra­versent des âges et des époques.

Les at­ten­tats, leur ori­gine, vous vous êtes ex­pri­més à plu­sieurs re­prises là-des­sus. On re­vit la même hor­reur à chaque fois. J’ai l’im­pres­sion que l’Eu­rope n’a pas pris la me­sure réelle de cette guerre que mène Daech. L’État de droit et la dé­mo­cra­tie aux­quels je tiens ne sont pas ar­més contre cette bar­ba­rie. On est face à cette 3e gé­né­ra­tion d’en­fants d’im­mi­grés q u i n’ o n t re ç u a u c u n e édu­ca­tion. Les pa­rents dé­mu­nis, désar­més ne leur ont pas trans­mis les va­leurs de leur vie. L’im­mi­gra­tion, c’est un ar­ra­che­ment, ce n’est même pas une rup­ture. Les hommes que l’on a fait ve­nir dans les an­nées qua­rante, ne sont pas des ma­chines. Ils ont be­soin de cul­ture. Or, la cul­ture ne voyage pas fa­ci­le­ment. Les im­mi­grés ra­mènent des ri­tuels, des tra­di­tions, mais ils vivent dans une cul­ture sque­let­tique qui ne leur per­met pas d’être bien. Quels que soient les gou­ver­ne­ments, on a lais­sé de cô­té les ban­lieues. Le dis­cours is­la­miste est très struc­tu­ré. Il ar­rive à convaincre les jeunes que les pays eu­ro­péens ne sont pas faits pour eux et que la seule is­sue est la voie de Dieu. C’est ré­pé­té avec moult idéo­lo­gies. Et, ce­la amène les jeunes à trou­ver du sens à ce qu’ils vont faire. Le prin­cipe même de la guerre, c’est cha­cun sauve sa peau. Mais, là c’est, j’offre ma mort. C’est dia­bo­lique ! Je viens de ter­mi­ner Le ter­ro­risme ex­pli­qué aux en­fants à pa­raître cet été. Je vou­lais faire un livre ob­jec­tif dans la me­sure où

j’ex­plique d’où ce­la vient et comment. Ce n’est pas un ju­ge­ment mo­ral mais je vou­lais sa­voir pour­quoi les gens de­viennent des monstres.

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