Les lé­gendes des pe­tites gens

De­puis six ans, le Pays de La­fayette, en Haute­Loire, crée du lien entre les ha­bi­tants des vil­lages en les re­grou­pant au­tour de pho­to­gra­phies an­ciennes. Et ça marche !

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Pomme La­brousse pomme.la­brousse@cen­tre­france.com

C’est au tro­quet du vil­lage qu’ils se re­trouvent. Tout à l’heure, à la fin de la réunion, il y au­ra du thé ou du jus de fruit, et une grosse part de gâ­teau au cho­co­lat. « On paye cha­cun notre tour, chu­chote Ga­by. Au­jourd’hui, c’est moi qui ré­gale ».

Mais avant les gour­man­dises, à l’étage du bar Le 102 qui sur­plombe la na­tio­nale, à Saint­Geor­gesd ’Aurac, il y a du re­mue­mé­ninges à faire et du plai­sir à prendre. Là, dans l’ouest de la Haute­Loire, les cam­pagnes se vident et ceux qui res­tent s’isolent. Mais le co­or­don­na­teur de la charte de co­hé­sion so­ciale (lire ci­des­sous) a un re­mède. Faire me­ner l’en­quête aux ha­bi­tants pour lé­gen­der d’an­ciennes pho­tos prises dans leur vil­lage.

Jean­Fran­çois Comte ar­rive tou­jours aux réunions des groupes « mé­moire » avec son ma­té­riel. Un ré­tro­pro­jec­teur, un scan­ner et son or­di­na­teur por­table. Dans le disque dur, des mil­liers de pho­to­gra­phies, gla­nées au fil des réunions qui se tiennent de­puis six ans dans plus de vingt com­munes. Ces pho­tos, il s’agit de leur trou­ver une lé­gende. En cher­chant qui y fi­gure, où elles ont été prises et quand, les ha­bi­tants re­nouent des liens. Tout l’en­jeu est là. « Il s’agit de re­créer un rite dans le vil­lage » , pré­cise Jean­Fran­çois Comte.

Au­jourd’hui, Ga­by est ve­nue les mains vides. « J’ai dé­jà tout ap­por­té une fois ou l’autre » , glisse­t­elle, presque pour s’ex­cu­ser. Pour­tant, ce qui a de la va­leur, ce n’est pas l’épais­seur des al­bums pho­tos de cette ado­rable vieille dame mais bien sa mé­moire. « Ah… Moi, je vis avec mes sou­ve­nirs, sou­rit­elle. Et puis je suis contente, ça me sort un pe­tit peu… »

Ce­la fait plu­sieurs se­maines qu’ils ne se sont pas réunis. « La der­nière fois, c’était pour la ga­lette. » Les con­ver­sa­tions fleu­ris­ sent aux quatre coins de la grande table. On parle des poules qui ne pondent plus, on prend des nou­velles d’une voi­sine… « À vrai dire, nous autres, on n’avance pas très vite » , ré­sume Dé­dée dans un éclat de rire.

Cer­tains ont ap­por­té de grandes po­chettes car­ton­nées. D’autres, des sacs d’où sortent de vieilles en­ve­loppes au pa­pier rose pas­tel. Ce jour­là, il y a un nou­veau. Il a bien quatre fois vingt ans, Jean Fro­mage, mais c’est pour­tant la pre­mière fois qu’il par­ti­cipe. « Émi­gré pen­dant long­temps à Cler­montFer­rand » , pré­cise­t­il, il est de Saint­Georges. Il dé­balle ses tré­sors, ses voi­sins les exa­minent dé­jà. « On peut la voir, cette pho­to ? », lance Jean­Fran­ çois Comte. Scan­née en deux temps trois mou­ve­ments, la voi­là pro­je­tée sur le mur d’en face. On y voit une fan­fare dé­fi­ler. C’est drôle: il y a jus­te­ment Jean Fro­mage et Re­né Ran­quet, lui aus­si dans la salle, qui jouent du clai­ron… « Elle a été prise où ? On monte ou on des­cend la rue, là ? » « Ce­lui­là, c’est Tiou­louze ! » « Le gros ? Non, c’est pas lui. » Cha­cun s’at­tache à mettre des noms sur les vi­sages en noir et blanc. On se cha­maille, on se moque. On ré­flé­chit, un peu, on rit, beau­coup.

« Alors, c’est Mar­cel ou c’est pas Mar­cel ?», de­mande Jean­ Fran­çois Comte. Il at­tend les ins­truc­tions pour ins­crire les noms. Pour la date, c’est fa­cile. La fête de SaintGeorges « c’était tou­jours quatre se­maines après Pâques » . En 1951, ce­la nous fait le 20 avril. « Le plus dur, c’est de trou­ver quel­qu’un qui se sou­vienne des gens », ré­sume Ed­mond. Ce sexa­gé­naire a vé­cu à Saint­Georges jus­qu’à ses 8 ans, puis il y est re­ve­nu fon­der une fa­mille. « Le pro­blème, c’est qu’une grande par­tie des gens sont dé­cé­dés. Et puis, même ceux qui sont sur les pho­tos, par­fois, ils ne se re­con­naissent pas… »

Suit un autre cli­ché. Une pho­to de classe, prise pen­dant l’an­née sco­laire 1944­1945. Et Jean a bien tra­vaillé : il a per­cé les nez des en­fants au sty­lo pour faire un re­père et ins­crire, au dos de la pho­to, le nom de ceux qu’il connaît. Ça leur fait une drôle d’al­lure, aux ga­mins. On di­rait une classe de clowns. « Alors ça, l’his­toire des nez, je n’avais ja­mais vu ça » , se marre Jean­Fran­çois Comte.

« Plai­sir im­mé­diat »

Dans ces réunions, il y a par­fois des gens qui râlent. Qui ré­clament des thèmes, de l’or­ga­ni­sa­tion, qui re­grettent que ça n’avance pas as­sez vite… « Ça se passe spon­ta­né­ment et les gens sont bien, ré­sume Jean­ Fran­çois Comte. Une fois, une dame s’est plainte : “mais alors, il n’y a que notre plai­sir im­mé­diat !” Moi, je trouve que c’est dé­jà pas si mal… »

Les élus qui sub­ven­tionnent la dé­marche se de­mandent par­fois à quoi elle sert. Certes, les membres des groupes peuvent voir les pho­tos sur in­ter­net, il y a ré­gu­liè­re­ment des ex­po­si­tions et un bul­le­tin est pu­blié. « Mais c’est ce qui se passe là, entre nous, qui est ca­pi­tal », as­sure Jean­Fran­çois Comte. Ces réunions re­créent des re­la­tions de voi­si­nage. Elles en­cou­ragent les ha­bi­tants à par­ti­ci­per aux ac­tions de pré­ven­tion dans le do­maine de la san­té et per­mettent aux bonnes idées d’es­sai­mer sur le ter­ri­toire. Du moins, c’est son pa­ri. Et, l’air de rien, il mène sa barque en vrai ca­pi­taine. « Vous avez trop at­ten­du, il fal­lait faire ça il y a vingt ans, sou­pire Jean Fro­mage. En­fin, on va quand même al­ler voir la Berthe, pour lui de­man­der… »

« Ce qui se passe là, entre nous, est ca­pi­tal » « Moi, je vis avec mes sou­ve­nirs » (Ga­by, 80 ans)

SOU­VE­NIRS. Dans le groupe « mé­moire » de Saint-Georges-d’Aurac, une quin­zaine d’ha­bi­tants se re­trouvent tous les deux mois en­vi­ron : pen­chés sur d’an­ciennes pho­tos, ils re­nouent le fil de leur his­toire col­lec­tive.

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