Les Au­ver­gnats du char­bon au zinc

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - REPORTAGE - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Les Au­ver­gnats ont le verre so­li­daire. À preuve, c’est avec les bis­trots qu’ils ont co­lo­ni­sé Pa­ris. « Le Mar­ti­gnac », rue de Gre­nelle, au coeur des beaux quar­tiers, est un de leurs comp­toirs les plus pri­sés.

est par la prise de La Bas­tille que les Au­ver­gnats ont, à la fin du XIXe siècle, fait leur ré­vo­lut io n à Pa r i s. Av ec , po u r chair à ca­non, des sau­cisses du pays et, pour sang ver­sé, un vin aus­si raide que les pentes qui l’ont vu naître, cette ré­vo­lu­tion avait l’odeur humble et per­sis­tante de la res­tau­ra­tion.

Tou­jours plus nom­breux à des­cendre de leurs terres in­grates à bord de sa­pi­nières char­gées de char­bon et dé­bi­tées si­tôt dé­char­gées, les Au­ver­gnats ont co­lo­ni­sé jus­qu’aux beaux quar­tiers de Pa­ris, à l’exemple du bis­trot « Le Mar­ti­gnac » , rue de Gre­nelle.

Sociologue, au­teur de La vie de bis­trot ( PUF), Pierre Boi­sard s’est pris de sym­pa­thie pour le pa­tron, Yves Mor­lot, « un per­son­nage mais vrai ».

L’oxy­more est la marque de fa­brique de ce bou­gon jo­vial. « Un bis­trot, c’est d’abord un ca­rac­tère, ce­lui du pa­tron, sou­rit le sociologue. En­tier et di­rect plu­tôt que ron­chon, Yves est poin­tilleux sur le res­pect. Ici, on est po­li sans faire de po­li­tesse. »

Et la clien­tèle n’a peur des mé­langes. Les hauts fonc­tion­naires des mi­nis­tères voi­sins se plaisent à s’en je­ter un der­rière la cra­vate au mi­lieu de ceux qui n’ont ja­mais ap­pr is à la nouer :

« Pro­duits frais, plats faits mai­son, ta­rifs qui n’ont rien de pa­ri­siens, bref, comme dans tous les bis­trots dignes de ce nom, toutes les ca­té­go­ries so­ciales se croisent et se mêlent dans une am­biance po­pu­laire qui met d’em­blée à l’aise. »

« C’est, ad­mire le cher­cheur, vrai­ment très fort d’y être par­ve­nu en plein VIIe, l’un des ar­ron­dis­se­ments les plus hup­pés de Pa­ris avec une bour­geoi­sie qui ne s’af­fiche pas. Ces “hé­ri­tiers” sur plu­sieurs gé­né­ra­tions ont le bon goût de la dis­cré­tion. Ici, on a de l’ar­gent, mais à la dif­fé­rence du XVIe, on n’en parle pas, comme le fait jus­te­ment re­mar­quer Yves qui connaît bien son monde. Mais ce mé­lange ailleurs im­pro­bable entre grands bour­geois, fonc­tion­naires, ar­ti­sans, ou­vriers et em­ployés ne s’opère que le jour. Le soir, cha­cun rentre chez soi, les uns dans le quar­tier, les autres en ban­lieue ou dans un ar­ron­dis­se­ment plus po­pu­laire. »

Points de chute

Yves a cal­qué ses ho­raires sur ceux d’un quar tier moins noc­tam­bule que La Bas­tille où les pre­miers bis­trots se sont im­pro­vi­sés. « Les pre­miers Au­ver­gnats à Pa­ris, dans les an­nées 1750, tra­vaillaient le chanvre. Puis chif­fon­niers, fer­railleurs, por­teurs d’eau, de bois ou de char­bon, ils sub­sis­taient comme ils pou­vaient. Les ma­ri­niers de l’Al­lier et du ca­nal de Briare leur ap­por­taient, avec le char­bon de Bras­sac­les­Mines, des nou­velles du pays. Au plus fort de la vague d’im­mi­gra­tion, à la fin du XIXe siècle, les bis­trots nais­sants étaient des points de chute pour les nou­veaux ar­ri­vants en quête d’un ave­nir meilleur. »

La ca­pi­tale n’a pas tou­jours été leur des­ti­na­tion pre­mière : « Long­temps, les Au­ver­gnats sont par­tis le temps d’une sai­son louer leurs bras dans le sud de la France et en Es­pagne. C’est la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle qui les a at­ti­rés à Pa­ris et a fixé ceux qui jusque­là y trans­por­taient le char­bon. C’est là qu’ils ont in­ven­té le bis­trot. D’abord lieu de ren­contre entre Au­ver­gnats, de né­go­cia­tions et de res­tau­ra­tion, de fête aus­si au son de la ca­brette, cet entre­soi au­ver­gnat a en­suite ga­gné d’autres couches po­pu­laires. Le s ou v r i e r s s’ y re t ro u ­ vaient. Entre l’usine et les tau­dis où ils ha­bi­taient, il y avait le bis­trot, les co­pains, la dé­tente, de quoi man­ger et boire pour pas cher. »

Les Au­ver­gnats consti­tuent sans doute au­jourd’hui la plus an­cienne et la plus struc­tu­rée des com­mu­nau­tés « pro­vin­ciales » de la ca­pi­tale. Cette re­con­nais­sance laisse dans l’ombre aus­tère leur loin­taine contrée qui, à lire Alexandre Via­latte, a ce­pen­dant pour elle l’avan­tage du nombre : « Ce qui fait l’in­té­rêt de l’Au­vergne, c’est qu’elle est rem­plie d’Au­ver­gnats. S’il faut en croire les der­nières sta­tis­tiques, elle en contient même plus que Pa­ris ? » (1)

Ah ! L’Au­vergne… S’il suf­fit d’une ca­ri­ca­ture pour, croi­ton, ré­su­mer l’Au­ver­gnat, une carte ne suf­fit pas à si­tuer l’Au­vergne : « Au con­ traire de la Nor­man­die d’où je suis ori­gi­naire, ses fron­tières sont d’une époque à l’autre par­ti­cu­liè­re­ment in­stables, y com­pris sous l’An­cien Ré­gime. L’Au­vergne a connu une féo­da­li­té dif­fuse car elle n’était ni une ré­gion de conquête ni une ré­gion à conqué­rir car trop pauvre et, dans sa par­tie mon­ta­gneuse, do­mi­née par un cli­mat ré­pu­té in­hos­pi­ta­lier. »

Se­crets de fa­mille

N’em­pêche, entre his­toire et ima­gi­naire, entre ici et là­bas, s’est nouée une so­li­da­ri­té qui fait qu’on « a souvent en­ten­du dire que tout Au­ver­gnat, en ve­nant au monde, avait deux fa­milles : la sienne, celle de pro­vince d’abord, celle de Pa­ris en­suite. » (2)

Et qui dit fa­mille dit se­crets bien gar­dés : « C’est un mi­lieu très fer­mé. J’ai re­lan­cé plu­sieurs fois les éta­blis­se­ments Ta­fa­rel, un des trois gros bras­seurs­dis­tri­bu­teurs his­to­riques au­ver­gnats avec Ri­chard et Ber­trand, j’at­tends tou­jours qu’on me rap­pelle. Ces four­nis­seurs at­ti­trés par­rainent l’ou­ver­ture des bis­trots avec un flair d’au­tant plus cer­tain qu’en les ap­pro­vi­sion­nant ils re­père n t fa c i l e m e n t les em­ployés les plus mé­ri­tants avec qui faire af­faire. L’ar­gent pour la re­prise du bis­trot est alors prê­té sur pa­role. Il y a une forte so­li­da­ri­té eth­nique. Tout le monde se connaît ou presque. D’où le poids de la pa­role don­née, comme chez les dia­man­taires juifs d’An­vers. On ne peut tra­hir qu’une fois. »

Ain­si, alors que les Magh­ré­bins et les Chi­nois leur dis­putent cette main­mise sur le zinc, les Au­ver­gnats ne sont­ils pas près de lâ­cher l’af­faire avec en leur pos­ses­sion 60 % des ca­fé­shô­tels­res­tau­rants contre 80 % il y a vingt ans. (1) ( 2) ro 5, 13 août 1982

EN FA­MILLE. Na­tha­lie et Yves Mor­lot cultivent cette proxi­mi­té res­pec­tueuse qui fait que le client oc­ca­sion­nel de­vient un ha­bi­tué. Avec eux, le bis­trot re­trouve sa fonc­tion pre­mière de deuxième « chez soi ».

SOCIOLOGUE.

Pierre Boi­sard.

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