Le pa­tron mouille le maillot

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - REPORTAGE -

Yves Mor­lot s’est fait tout seul. Certes, ses pa­rents lui ont of­fert sa pre­mière li­cence, mais c’était pour jouer au foot, pas pour ou­vrir un bis­trot.

« Mes pa­rents ne m’ont en tout et pour tout payé qu’une li­cence, sou­rit­il. En­suite, quand je si­gnais dans un club, elle m’était of­ferte avec même un pe­tit billet. J’étais souvent sur­clas­sé. Avec le SAT ( Sports ath­lé­tiques thier­nois), j’ai joué au plus haut ni­veau du cham­pion­nat de France ama­teurs, l’équi­valent de l’ac­tuelle troi­sième di­vi­sion. En équipe pre­mière, j’étais ai­lier gauche, avec la ré­serve, mi­lieu dé­fen­sif et en ju­nior, me­neur de jeu. Au concours du jeune foot­bal­leur, ac­com­pa­gné de Ma­ryam Wis­niews­ki (*), j’ai réa­li­sé le même temps que Serge Chie­sa sur le cir­cuit. J’ai aus­si joué à l’Olym­pique du Mou­tier qu’en­traî­nait mon père. Pro­fes­sion­nel, il n’a pas re­trou­vé, après le ser­vice mi­li­taire, sa place au Red Star. Il ne s’en est ja­mais re­mis. »

Sta­giaire pro

Il hausse les épaules : « Moi non plus, je n’ai pas fait car­rière, mais j’ai pris ce que j’avais à prendre. En An­gle­terre, à 17 ans, j’étais ju­nior as­sis­tant player, c’est­à­dire sta­giaire pro, à Chel­ten­ham, un club de deuxième di­vi­sion ! J’étais ra­pide, mais ré­ pé­ter les ef­forts in­fi­ni­ment avec une telle in­ten­si­té, je ne m’en sen­tais pas ca­pable. Et ma mère avait be­soin de moi pour l’épau­ler. Le foot ne m’a pas en­ri­chi, mais a fa­ci­li­té mon in­té­gra­tion par­tout où je suis al­lé. Il m’a aus­si per­mis de voir de la fier­té dans les yeux de mon père. »

Le foot était sur­tout un bal­lon d’oxy­gène : « Moi, le na­tif de Saint­Ouen, à Thiers, j’étais le Pa­ri­sien, ce­lui qui avait un ac­cent alors que je trou­vais ce­lui de mes ca­ma­rades de classe épou­van­table. Mais ils étaient plus nom­breux, donc je me suis ré­fu­gié dans le foot. C’est une école de la vie. Après une ou deux sai­sons, entre les matches et les à­cô­tés, on connaît tout de ses co­équi­piers. Cette ex­pé­rience me sert à sa­voir à qui j’ai af­faire dans mon bis­trot. »

Car c’est avec les cas­se­roles qu’il jongle dé­sor­mais : « Je suis ve­nu à la res­tau­ra­tion plus par ha­bi­tude que par choix. Ma mère m’a vite fait com­prendre que si je vou­lais quelque chose, je de­vais le ga­gner. Je suis ain­si pas­sé der­rière le zinc pour ser­vir des ca­fés. Puis j’ai ai­dé en cui­sine. Je pré­fé­rais ça à l’école. Amé­na­ger mes propres re­cettes a fi­ni de me convaincre que j’avais quelque chose à y faire. »

Yves a d’abord tra­vaillé pour les autres. Long­temps. Du­re­ment. Pa­tiem­ment : « Il y avait du bou­lot et donc la pos­si­bi­li­té de pou­voir par­tir à tout mo­ment. J’at­ten­dais la bonne af­faire. Ache­ter est à la por­tée de n’im­porte qui. »

Se frap­pant la poi­trine, il ajoute aus­si­tôt : « Pour te­nir et im­pri­mer sa marque de fa­br ique, il ne faut pas comp­ter ses heures. Ici, rue de Gre­nelle, au mi­lieu des mi­nis­tères, je n’en­tends par­ler que de re­traite. Moi, j’ai 60 ans, je me lève avant le jour et je n’ai tou­jours pas en­vie de la prendre ! »

Ro­bi­net ou­vert

« Certes, sans les Au­ver­gnats, pour­suit­il, je n’au­rais pas pu avoir Le Mar­ti­gnac. Rien qu’une ma­chine à ca­fé, c’est le prix d’une pe­tite voi­ture ! La bâche de la de­van­ture, la ligne py­thon de la pompe à bière, en­vi­ron 10.000 eu­ros, tout ça m’a été of­fert par des four­nis­seurs au­ver­gnats. Pour bé­né­fi­cier de ce trai­te­ment de fa­veur, il faut être au­ver­gnat ou par­rai­né. J’au­rais ai­mé prendre une plus grosse af­faire avec mon fils. Le ro­bi­net était ou­vert chez les Au­ver­gnats. Il a pré­fé­ré être in­gé­nieur. Je suis heu­reux pour lui. »

Quant à sa fleu­riste de fille, elle a sans doute hé­ri­té de son ca­rac­tère pour en­voyer sur les roses les clients dif­fi­ciles…

(*) Joueur de l’AS Saint­Étienne, 33 sé­lec­tions en équipe de France.

RUE DE GRE­NELLE. Soixante ans, trente de bis­trot, quinze au « Mar­ti­gnac », Yves Mor­lot aime au­tant les chiffres ronds que Pierre Boi­sard, son ami sociologue.

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