La ques­tion d’Au­gus­tin

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

Je tente d’ap­pro­cher cette oeuvre co­los­sale et, il faut bien le dire, un peu écra­sante : La ci­té de Dieu (*) de saint Au­gus­tin, théo­lo­gien, évêque d’Hip­pone en Afrique du nord (354­430). Une ex­pé­rience sur­pre­nante est de s’aper­ce­voir qu’un texte a prio­ri aus­si éloi­gné de notre monde, de notre temps, de nos pré­oc­cu­pa­tions or­di­naires, peut se ré­vé­ler d’une ac­tua­li­té concrète et im­mé­diate. L’an 410, les Wi­si­goths me­nés par Ala­ric s’em­parent de Rome après un long siège et mettent la ville à sac. C’est, dans l’Em­pire ro­main, une com­mo­tion ter­rible : la Ville, plus que mil­lé­naire, qui a construit une hé­gé­mo­nie sans par­tage au­tour de la Mé­di­ter­ra­née, vient de tom­ber ! Païens et chré­tiens s’en épou­vantent ; les pre­miers parce qu’ils voient s’ef­fon­drer leur monde, les se­conds parce que Rome était de­ve­nue la ville des apôtres Pierre et Paul, et en quelque sorte la pre­mière cible du Ch­rist. Au­gus­tin se lance alors dans cet ou­vrage qu’il met­tra dix­sept ans à par­ache­ver. Son pro­pos ? Mon­trer à ses contem­po­rains que les em­pires ter­restres passent, car ils sont fon­dés sur l’es­prit de pos­ses­sion et de do­mi­na­tion, mais qu’une autre ci­té ( un mot très puis­sant pour les es­prits gré­co­la­tins) existe et per­siste, celle qu’a fon­dée la pa­role de Jé­sus, avec pour idéal non pas la pos­ses­sion et la vio­lence, mais l’amour. Cette ci­té­là, dit­il, est in­vi­sible, et « pé­ré­grine » : en marche, dé­jà pré­sente et en même temps à ve­nir. Ac­tua­li­té concrète, di­sais-je. Les com­pa­rai­sons his­to­riques valent ce qu’elles valent, mais cette vieille his­toire d’em­pire et de théo­lo­gie, en bien des points, nous dit quelque chose. Après la ques­tion de l’im­mi­gra­tion, qui a oc­ca­sion­né tant de contro­verses et de pro­pos par­fois pé­nibles, après l’ar­ri­vée de plus d’un mil­lion de mi­grants chas­sés de chez eux par la guerre ou par la fa­mine, et que l’on tâche de « gé­rer », après les at­ten­tats ter­ro­ristes (qui sont autre chose, bien sûr, et qui n’ap­pellent au­cune mi­sé­ri­corde), nous nous trou­vons pla­cés de­vant la même ques­tion qu’Au­gus­tin. Or, à cette ques­tion qu’il se pose, il ré­pond par une in­tui­tion ful­gu­rante, aux pre­mières pages de son livre : « In ip­si in­imi­ci la­tere cives fu­tu­ros ». La ci­té doit se sou­ve­nir que dans ses ad­ver­saires se cachent ses ci­toyens fu­turs. « Et qu’elle se garde de pen­ser qu’elle n’a au­cun fruit à es­pé­rer même pour eux en les sup­por­tant comme en­ne­mis jus­qu’au jour où elle par­vien­dra à les ac­cueillir comme croyants. » C’est pour­quoi il in­vente la ci­té de Dieu. Un pa­ri for­mi­dable, dont il n’en­tre­voit pas l’is­sue ( il mour­ra dans sa ville as­sié­gée par les Van­dales de Gen­sé­ric), mais qui ouvre l’ave­nir – et la ci­vi­li­sa­tion sui­vante fut bien celle de l’amal­game com­pli­qué entre « Bar­bares », Gré­co­La­tins et chris­tia­nisme. Quelque chose d’in­édit, dont nous sommes le ré­sul­tat. Une nuance : à la guerre, à la ca­tas­trophe, à l’ir­rup­tion « bar­bare » (je n’aime guère ce mot), Au­gus­tin op­po­sait et pro­po­sait quelque chose de très fort, dont il ne dou­tait pas : sa foi ch­ré­tienne. Je ne fais pas ici la pro­pa­gande d’une re­li­gion, mais j’ob­serve que ce que nous ten­tons d’op­po­ser ou de pro­po­ser ( la dé­mo­cra­tie, les droits de l’homme, la laï­ci­té) est beau, mais de faible in­ten­si­té. Je ne suis pas sûr que ce­la suf­fise, face aux ap­pé­tits de do­mi­na­tion (« les mar­chés »), face à la mi­sère qui tape à la porte, face au fa­na­tisme cri­mi­nel qui n’est guère qu’un ban­di­tisme, face aus­si à la dé­vas­ta­tion en­vi­ron­ne­men­tale. Au­gus­tin eut l’ex­tra­or­di­naire gé­nie de for­ger ce concept, la ci­té de Dieu. C’est peut­être d’un autre âge, et nul n’est te­nu d’y croire. Mais ce­lui qui croyait au ciel, ce­lui qui n’y croyait pas, de­vront bien tôt ou tard se don­ner pour étoile quelque chose qu’on pour­rait ap­pe­ler la ci­té des hommes.

(*) Il existe de nom­breuses édi­tions de ce texte. Ci­tons une ver­sion poche chez Points (4 vo­lumes), pré­face ce Jean­Claude Es­lin, tra­duc­tion de Louis Mo­reau ou celle de La Pléiaéde (2 vo­lumes), sous la di­rec­tion de Lu­cien Jer­pha­gnon.

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