L’Eu­rope se­lon les Bar­doux-Gis­card

Un jeune his­to­rien dé­crypte les in­fluences fa­mi­liales sur la pen­sée po­li­tique de l’an­cien pré­sident

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - PUY-DE-DÔME - ACTUALITÉ - Jean-Paul Gon­deau

Si Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing est un ar­dent Eu­ro­péen, il le doit en par­tie à son père Ed­mond et à son grand­père Jacques Bar­doux, dé­pu­té du Puy-de-Dôme. Jean Ja­co­met, his­to­rien spé­cia­liste de l’Eu­rope, nous ex­plique cette fi­lia­tion cultu­relle et po­li­tique.

On connaît la di­lec­tion de Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing à par­ler de l’Eu­rope, et par­ti­cu­liè­re­ment de­vant les jeunes gé­né­ra­tions. Ce que l’on sait moins, c’est que l’an­cien pré­sident de la Ré­pu­blique a for­gé cette foi eu­ro­péenne dans le creu­set fa­mi­lial, au­près de son père Ed­mond et de son grand­père Jacques Bar­doux, sé­na­teur puis dé­pu­té du Puy­de­Dôme entre 1938 et 1956. Jean Ja­co­met, jeune his­to­rien spé­cia­liste de l’Eu­rope, lui­même loin­tain cou­sin des Bar­doux, dé­crypte ces in­fluences fa­mi­liales sur la pen­sée po­li­tique de VGE.

Pour­quoi cet in­té­rêt pour Jacques Bar­doux ? J’ai mes ra­cines à Saint­Sa­tur­nin, dans un vil­lage où Jacques Bar­doux se re­tire chaque été pour tra­vailler à ses ar­ticles et à ses livres.

Peut-on par­ler de Jacques Bar­doux et de ses orien­ta­tions eu­ro­péennes sans l’as­so­cier à son gendre, Ed­mond Gis­card d’Es­taing, père de Va­lé­ry ? Il était en ef­fet in­ té­res­sant de dres­ser un pa­ral­lèle entre les deux qui re­pré­sen­taient deux gé­né­ra­tions, avant et après la deuxième guerre, donc deux cadres de pen­sée. Mais Ed­mond, ex­cep­té ses livres, n’a pas lais­sé d’ar­chives.

Les deux hommes étaient très hos­tiles au Front po­pu­laire… Ed­mond était roya­liste lé­gi­ti­miste et Jacques Bar­doux de tra­di­tion or­léa­niste… Il re­pré­sen­tait la droite mo­dé­rée… D’ailleurs, son père Agé­nor Bar­doux était de cen­ tre gauche. C’est lui qui avait pro­cla­mé la IIIe ré­pu­blique à Cler­mont en 1871 !

Un pa­ra­doxe ? Il était pé­tai­niste mais aus­si an­glo­phile… Il était an­glo­phile de­puis son pre­mier voyage à Ox­ford en 1895, dont il a pu­blié les sou­ve­nirs. Sur la ques­tion du pé­tai­nisme, il était sé­na­teur quand la guerre a écla­té et, comme beau­coup de par­le­men­taire dans une as­sem­blée ma­jo­ri­tai­re­ment à gauche, il a vo­té les pleins pou­voirs à Pé­tain en pen­sant que ce pou­vait être un moyen de ré­for­mer la France. Tou­te­fois, dès que la col­la­bo­ra­tion est en­trée en jeu à la fin de l’an­née 1940, il a quit­té Vi­chy pour Pa­ris où il a par­ti­ci­pé à des né­go­cia­tions se­crètes dans le but d’or­ga­ni­ser l’après­guerre. Ce qu’il a ra­con­té dans son Jour­nal d’un té­moin de la Troi­sième.

Jacques Bar­doux a-t-il été un pré­cur­seur de l’idée eu­ro­péenne ? En 1923, il a chan­gé d’op­tique. Aprés avoir été chef de ca­bi­net ci­vil du ma­ré­chal Foch, conseiller de Poin­ca­ré, dé­lé­gué de la France à la So­cié­té des Na­tions, il a com­pris qu’on ne pou­vait pas faire la paix en Eu­rope sans l’or­ga­ni­ser sur des bases éco­no­miques. Sans être un pré­cur­seur, il a ré­flé­chi à la ques­tion au même titre que di­verses per­son­na­li­tés in­ter­na­tio­nales comme l’au­tri­chien Ri­chard Cou­den­hove­Ka­ler­gi, cé­lèbre fon­da­teur du pre­mier mou­ve­ment pa­neu­ro­péen.

Une concep­tion d’abord éco­no­miste de l’Eu­rope ? L’Eu­rope des an­nées vingt, c’est en ef­fet l’Eu­rope du grand pa­tro­nat et des grandes en­tre­prises qui se car­tel­lisent pour fixer les prix et se ré­par­tir les mar­chés. Dans les an­nées 1950, la stra­té­gie a été la même mais cette fois por­tée par les États. Les buts sont iden­tiques : créer une so­li­da­ri­té de fait entre les peuples d’Eu­rope. Jacques Bar­doux adhé­rait à cette vi­sion.

Le­quel du grand-père ou du père a eu le plus d’in­fluence sur l’an­cien pré­sident ? Ed­mond était un ins­pec­teur des fi­nances de­ve­nu homme d’af­faires ; Jacques Bar­doux un écri­vain, un jour­na­liste. Le pre­mier était ger­ma­no­phile, le se­cond an­glo­phile. Dans les an­nées 1950, du fait de ces dif­fé­rences, ils ne par­ta­geaient pas la même vi­sion du pro­jet eu­ro­péen. VGE a mar­ché sur les traces de son père. Il est de­ve­nu ins­pec­teur des fi­nances comme lui et son ami­tié avec l’an­cien chan­ce­lier al­le­mand, Hel­mut Sch­mid, l’a mon­tré plu­tôt tour­né vers l’Al­le­magne.

Il n’em­pêche que son grand mo­dèle fut Ken­ne­dy. Si l’an­cien pré­sident a da­van­tage pui­sé chez son père que chez son grand­père, il ne faut pas ou­blier qu’il est en­tré en po­li­tique grâce à Bar­doux, qui lui a lé­gué sa place de dé­pu­té du Puy­de­Dôme en 1956.

JEAN JA­CO­MET. Spé­cia­liste de l’Eu­rope, il a don­né une confé­rence, mer­cre­di, à l’Aca­dé­mie des Sciences et Belles Lettres de Cler­mont, sur Jacques Bar­doux et l’idée eu­ro­péenne. PHO­TO F. MAR­QUET

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