« Re­gar­der la guerre en face »

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Fran­çois Des­noyers

« Pris par l’exal­ta­tion et la fo­lie de la guerre, nous sommes ca­pables du pire », pré­vient Jean­Claude Guille­baud. Et avec Si­mone Weil, il in­vite à « re­gar­der en face les monstres qui sont en nous ».

Un pro­fond dé­goût de la guerre l’ha­bite. Pour­tant, l’es­sayiste et jour­na­liste Jean­Claude Guille­baud juge qu’il y a ur­gence, pour notre so­cié­té, à re­gar­der les conflits et leur vio­lence en face, à les pen­ser pour mieux les com­prendre. Une thèse dé­ve­lop­pée dans son der­nier livre, Le Tour­ment de la guerre, aux édi­tions L’Ico­no­claste.

Le « tour­ment de la guerre » évo­qué dans votre ou­vrage ren­voie à notre in­quié­tude col­lec­tive face aux évé­ne­ments de 2015, mais il dé­signe aus­si des élé­ments plus per­son­nels… Cette ex­pres­sion a en ef­fet un double sens pour moi. Mon tour­ment, per­son­nel, me pour­suit de­puis la nais­sance. J’ai gran­di au­près d’un père que j’ai beau­coup ad­mi­ré et qui était gé­né­ral. Et, dans le même temps, j’ai por­té des idées an­ti­mi­li­ta­ristes. Conci­lier ces deux réa­li­tés n’était pas simple. Dans le même temps, je suis de­ve­nu re­por­ter de guerre. Je me sou­viens qu’à mon re­tour de la guerre du Viet­nam, mon père me po­sait des ques­tions sur le conflit. Il avait sen­ti que je ve­nais sur son « ter­rain ». Ce­la a été sans nul doute pour moi une fa­çon de le re­joindre, avant qu’il ne meurt, en 1973.

L’autre tour­ment, c’est ce­lui qui nous ha­bite au­jourd’hui, face au conflit contre Daech… Ce qui s’est pas­sé le 13 no­vembre nous montre que nous avons désap­pris à re­gar­der la guerre en face. Nos di­ri­geants ac­tuels ont tou­jours connu la paix sur le sol eu­ro­péen et ont fi­ni par se per­sua­der qu’il n’y au­rait plus de guerre. Et lors des at­ten­tats de Pa­ris, une di­zaine de cré­tins avec des ka­lach­ni­kovs a suf­fi à faire va­ciller l’État et créer un mou­ve­ment de pa­nique. Ces 130 morts, c’est bien sûr épou­van­table, mais rap­pe­lons­nous que les bom­bar­de­ments de Londres par la Luft­waffe du­rant la Se­conde Guerre mon­diale fai­saient chaque nuit deux fois plus de vic­times et que, pen­dant cette pé­riode, les An­glais n’ont ja­mais pa­ni­qué. Ils ont su gar­der leur sang­froid. Du­rant mes re­por­tages sur les lieux de conflit, j’ai d’ailleurs consta­té qu’il y avait une dif­fé­rence entre nos so­cié­tés qui étaient de­ve­nues fra­giles, et les po­pu­la­tions lo­cales qui étaient ha­bi­tuées à la vio­lence et ca­pables de la re­gar­der en face, de l’en­du­rer, et même d’y ré­sis­ter.

Ré­sis­ter à la vio­lence né­ces­site donc que l’homme ré­ap­prenne la guerre et ait conscience de ses failles ? Pour la phi­lo­sophe Si­mone Weil, il faut « re­gar­der en face les monstres qui sont en nous ». Lorsque j’ai cou­vert la guerre du Li­ban, j’ai pris une grande le­çon. C’est là que j’ai vu le plus de sau­va­ge­rie. J’ai com­pris que n’im­porte qui, même le plus gen­til et le plus doux des hommes, pou­vait de­ve­nir un tor­tion­naire. Pris par l’exal­ta­tion et la fo­lie de la guerre, nous sommes ca­pables du pire. Il est es­sen­tiel d’en

avoir conscience. Ce­la pour ne pas s’en­ga­ger dans des voies comme celle de George W. Bush lors­qu’il évo­quait, en 2002, une « croi­sade » contre « l’axe du Mal ». Ce­la consiste à pen­ser que ce Mal nous est tou­jours extérieur et que, si l’on tue ceux qui l’in­carnent, alors on en se­ra dé­bar­ras­sé. C’est une fo­lie !

Face aux ac­tions de Daesh, l’Oc­ci­dent doit-il por­ter la ré­plique ? Mon ex­pé­rience de re­por­ter, les dis­cus­sions avec mes amis, tout au­rait dû me pous­ser

à de­ve­nir pa­ci­fiste. Mais je ne peux pas me ré­soudre à bais­ser les bras de­vant des types qui dé­ca­pitent des cap­tifs en les fil­mant. Vais­je res­ter l’arme au pied en me di­sant non­violent ? Ce n’est pas pos­sible. Ce­la fait d’ailleurs aus­si par­tie de mon tour­ment. En même temps, on voit bien que la ré­ponse à ap­por­ter est par­ti­cu­liè­re­ment com­plexe, et qu’il existe une gêne amé­ri­caine car tout ce­la est la consé­quence di­recte de la fo­lie de George W. Bush en 2003 [ndlr : l’in­ter­ven­tion mi­li­taire en Irak]. Tous les chefs de Daech se sont connus dans les pri­sons amé­ri­caines en Irak !

Com­ment ju­gez-vous la grande dif­fi­cul­té de l’Union eu­ro­péenne à gé­rer la ques­tion des mi­grants ? C’est ef­frayant ! L’Eu­rope a mon­tré qu’elle était di­vi­sée et in­ca­pable de courage. En étant or­ga­ni­sé, il est tout à fait pos­sible d’ac­cueillir un mil­lion de mi­grants, alors que nous sommes en­vi­ron 500 mil­lions d’Eu­ro­péens ! Au fond, tout ce­la pro­cède là aus­si d’une in­ca­pa­ci­té à pen­ser la guerre et ses consé­quences. Rap­pe­lons­nous qu’il y a eu nombre de mi­gra­tions mas­sives du­rant la Se­conde Guerre mon­diale ! Et, comme nous sommes en paix, l’Eu­rope se « hé­risse », les pays ré­ta­blissent leurs fron­tières, ins­tallent des bar­be­lés… L’Eu­rope a per­du son âme dans cette his­toire, mais éga­le­ment son rayon­ne­ment sur le monde. Elle ne pour­ra dé­sor­mais plus se per­mettre de don­ner des le­çons de phi­lo­so­phie ou de dé­mo­cra­tie.

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