L’im­pos­sible conquête de l’Al­gé­rie

Jus­qu’au 2 mai au MuCEM à Mar­seille, l’ex­po­si­tion « Made in Al­ge­ria – gé­néa­lo­gie d’un ter­ri­toire » montre com­ment l’in­ven­tion car­to­gra­phique a ac­com­pa­gné la conquête de l’Al­gé­rie et sa des­crip­tion.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAG DIMANCHE - Jean-Marc Laurent jean-marc.laurent@cen­tre­france.com

Lorsque les Fran­çais dé­barquent à Si­di­Fer­ruch en juin 1830, ils connaissent très mal le ter­ri­toire de la Ré­gence ot­to­mane. Ils s’ap­puient sur les notes prises par l’es­pion Vincent Yves Bou­tin en 1808, se­crè­te­ment conser­vées par les mi­li­taires au Dé­pôt de la guerre.

Avant eux, ces ter­ri­toires avaient été par­cou­rus par les mar­chands et voya­geurs qui en avaient fait des des­crip­tions ap­proxi­ma­tives.

Pour les Eu­ro­péens, la « Bar­ba­rie­Al­gé­rie » et ses villes por­tuaires res­taient mys­té­rieuses et dan­ge­reuses.

Pré­sen­tée ac­tuel­le­ment au Mu­sée des ci­vi­li­sa­tions et de la Mé­di­ter­ra­née (MuCEM) de Mar­seille, l’ex­po­sion « Made in Al­gé­ria – Gé­néa­lo­gie d’un ter­ri­toire » réunit un en­semble de cartes, des­sins, pein­tures, pho­to­gra­phies, films et do­cu­ments his­to­riques ain­si que des oeuvres d’ar­tistes contem­po­rains qui ont ar­pen­té le ter­ri­toire al­gé­rien. À tra­vers l’évo­lu­tion de la car­to­gra­phie, le par­cours nous montre, en amont de la Guerre d’Al­gé­rie, la trans­for­ma­tion de la re­pré­sen­ta­tion d’un pays et de sa terre.

Co­lo­ni­sa­tion pla­ni­fiée

« Il faut construire une re­pré­sen­ta­tion d’un ter­ri­toire pour pou­voir le co­lo­ni­ser », com­mente Za­hia Rah­ma­ni, co­com­mis­saire de l’ex­po­si­tion.

Comme l’ex­plique Todd She­pard (au­teur de Com­ment l’in­dé­pen­dance al­gé­rienne a trans­for­mé la France) dans le ca­ta­logue de l’ex­po­si­tion, les com­men­ta­teurs de­puis la fin du XIXe siècle jus­qu’en 1962 dé­crivent l’Al­gé­rie comme une « terre d’ex­pan­sion », une « fron­tière » cen­sée re­vi­vi­fier la vieille France. Pen­dant plus d’un siècle, le pays a été un la­bo­ra­toire pour l’agri­cul­ture, le tourisme, l’ar­chi­tec­ture, les sciences et la sur­veillance ter­ri­to­riale.

Dès leur dé­bar­que­ment sur les plages de la pres­qu’île de Si­di­Fer­ruch le 14 juin 1830, les Fran­çais se mettent à tra­cer, ex­plo­rer, car­to­gra­phier, re­pré­sen­ter le ter­ri­toire en­va­hi. L’ar­mée compte dans ses rangs des in­gé­nieurs to­po­graphes, des­si­na­teurs, ar­tistes­mi­li­taires. Ils pro­duisent des vues et plans d’Al­ger, des cartes des en­vi­rons de la ville, des cro­quis…

Pa­ral­lè­le­ment en France, les ar­tistes et édi­teurs prennent le re­lais des mi­li­taires et po­pu­la­risent les nou­velles images de l’Al­gé­rie.

À par­tir de 1842 s’ins­taure une co­lo­ni­sa­tion pla­ni­fiée des terres « pa­ci­fiées » par le gou­ver­ne­ment de Louis­Phi­lippe. Avec la Se­conde Ré­pu­blique, le dé­pla­ce­ment des po­pu­la­tions s’ac­cé­lère.

La car­to­gra­phie et les do­cu­ments de trans­fert de pro­prié­té des biens fon­ciers nous montrent la co­lo­ni­sa­tion en marche. Par la vente des terres in­cor­po­rées au do­maine pu­blic, par la mise sous sé­questre des biens des in­di­vi­dus et des fa­milles qui se sont sou­le­vés contre l’oc­cu­pa­tion, et par l’achat par ex­pro­pria­tion des au­toch­tones dé­ten­teurs des biens.

Pour construire une so­cié­té nou­velle dont l’Eu­ro­péen de­vient le pi­lier, il faut dé­truire et trans­for­mer, sup­pri­mer les struc­tures exis­tantes, dé­truire les lieux d’im­plan­ta­tion ori­gi­nels, re­mo­de­ler l’Al­ger ot­to­mane et éta­blir une nou­velle ville por­tuaire.

Si­tôt la ca­pi­tale conquise, les Fran­çais trans­forment le tis­su ur­bain sur le mo­dèle des villes du Nou­veau Monde. L’ur­ba­nisme s’ins­pire du da­mier avec ses angles droits, ses rues larges, ses grandes places.

Très tôt, la géo­gra­phie sert la pro­pa­gande des gou­ver­ne­ments fran­çais. En 1842, le ter­ri­toire al­gé­rien fait son en­trée dans un at­las na­tio­nal, puis sert l’ima­ge­rie co­lo­niale por­teuse d’un mes­sage uni­voque : un pays agri­cole, rayon­nant et in­tem­po­rel, char­gé de sté­réo­types orien­taux pro­pices au tourisme.

Dans l’entre­deux­guerres, les pro­duits is­sus de l’Al­gé­rie fran­çaise ain­si

que le tourisme contri­buent à la ri­chesse na­tio­nale. Alors que la mi­sère des po­pu­la­tions lo­cales s’ac­cen­tue, 75 % de la pro­duc­tion agri­cole et ma­nu­fac­tu­rière est ex­por­tée vers l’Eu­rope.

Au sor­tir de la Se­conde Guerre mon­diale, la vo­lon­té des Al­gé­riens de s’ex­traire du co­lo­nia­lisme va les conduire à me­ner un com­bat pour leur au­to­no­mie. En 1962, l’in­dé­pen­dance de l’Al­gé­rie fait naître un im­mense mou­ve­ment de so­li­da­ri­té à tra­vers le monde. Le pays connaît une ef­fer­ves­cence po­li­tique rare fai­sant d’Al­ger la ca­pi­tale cultu­relle des mou­ve­ments « tiers­mon­distes » et mar­xistes is­sus des com­bats ré­vo­lu­tion­naires post­co­lo­niaux.

Après dif­fé­rentes crises, l’éco­no­mie du pays tend à se li­bé­ra­li­ser. Se­lon la Cons­ti­tu­tion, seuls les Al­gé­riens peuvent ac­cé­der à la pro­prié­té ter­rienne en Al­gé­rie.

Une « aven­ture mo­derne », comme l’in­dique le co­com­mis­saire Jean­Yves Sa­ra­zin, qui a com­men­cé il y a plus de deux siècles et dont les ef­fets durent jus­qu’à au­jourd’hui.

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