« L’in­ac­cep­table fait de la ré­sis­tance »

Spé­cia­liste de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, de la Ré­pu­blique et de la laï­ci­té, Mo­na Ozouf, di­rec­trice de re­cherches au CNRS, offre sa vi­sion d’his­to­rienne sur les no­tions ré­pu­bli­caines qui font à nou­veau dé­bat au­jourd’hui.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Pierre Vi­gnaud

L’his­toire a sou­vent vo­ca­tion à ex­pli­quer le pré­sent. Spé­cia­liste des thèmes liés à l’his­toire de la laï­ci­té, de l’école et de la Ré­pu­blique en France, Mo­na Ozouf, agré­gée de phi­lo­so­phie et di­rec­trice de re­cherches au CNRS, se dit « rat­tra­pée par l’ac­tua­li­té ». Ren­contre.

Avec les évé­ne­ments de 2015, on ré­in­ter­roge la laï­ci­té. À quelle pé­riode de l’his­toire peut-on faire re­mon­ter cette no­tion ? Ce­la dé­pend quelle dé­fi­ni­tion on lui donne. Sur le plan cultu­rel, c’est­à­dire quand le sa­voir de­vient in­dé­pen­dant de la théo­lo­gie, la date d’avè­ne­ment de la laï­ci­té, c’est le XVIe siècle. Pour une dé­fi­ni­tion ins­ti­tu­tion­nelle, c’est la Ré­vo­lu­tion fran­çaise car l’état ci­vil est en­le­vé au cler­gé et c’est le maire qui en de­vient l’of­fi­cier. Autre chan­ge­ment, la Cons­ti­tu­tion de 1795 di­ra que « la Ré­pu­blique ne sa­la­rie au­cun culte ». Mais il y a beau­coup d’autres dé­fi­ni­tions, d’ordre exis­ten­tiel par exemple. Un ré­vo­lu­tion­naire du nom de Bois­sy d’An­glas en don­nait une belle dé­fi­ni­tion. Il di­sait : « Le coeur de l’homme est un asile sa­cré, où l’oeil du gou­ver­ne­ment ne doit point des­cendre. » Pas mal non ?

Et au­jourd’hui, où en est cette laï­ci­té ? Il y a plu­sieurs formes de laï­ci­té. Au­jourd’hui, on constate une ré­sur­gence d’une laï­ci­té que l’on peut qua­li­fier de ré­ac­tive ou d’of­fen­sive. L’his­toire de la laï­ci­té en France est par­ti­cu­lière car au cours du XIXe siècle, l’Église ca­tho­lique s’est en­ga­gée au cô­té des forces conser­va­trices, mo­nar­chiques et contre l’ins­tal­la­tion de la Ré­pu­blique. Et la laï­ci­té fran­çaise en a gar­dé son ca­rac­tère très of­fen­sif, ce qui rend dif­fi­cile d’ex­pli­quer à des étu­diants étran­gers ce qu’est la laï­ci­té fran­çaise. Au­jourd’hui il y a des ré­sur­gences de cette vi­sion, ce qui mène à des prises de po­si­tion que l’on pour­rait qua­ li­fier de « laï­cisme in­té­griste ». Par exemple, cer­tains pro­posent un re­tour en ar­rière concer­nant les dis­po­si­tions concor­da­taires dans les dé­par­te­ments d’Alsace et de Mo­selle. Cette laï­ci­té est donc au­jourd’hui sus­cep­tible de re­dé­fi­ni­tion. Il est vrai que ce qu’on ap­pelle le re­tour du re­li­gieux donne à la laï­ci­té un ca­rac­tère pro­blé­ma­tique.

Une ba­taille se joue entre cette laï­ci­té of­fen­sive et l’in­té­grisme re­li­gieux ? Oui, re­gar­dez par exemple la ques­tion du blas­phème qui a res­sur­gi alors que l’on croyait la ques­tion ré­glée. On voit des ho­ri­zons très dif­fé­rents, is­la­mistes mais aus­si ca­tho­liques. Et les re­li­gions peuvent s’en­tendre pour dé­cla­rer que le blas­phème est un pé­ché si­non un crime. Se­lon moi, la ques­tion est « peut­on bles­ser une conscience ou pas ? ». Je pense que le mot « bles­ser » a une conno­ta­tion phy­sique et doit être ré­ser­vé à des agres­sions phy­siques. Per­sonne n’est obli­gé de lire un livre, de re­gar­der une ca­ri­ca­ture. Si l’on de­vait pu­blier un livre qui ne blesse au­cune opi­nion, on ne pu­blie­rait rien. Il faut être vi­gi­lant sur les in­jures à la per­sonne mais en au­cun cas re­mettre au goût du jour le blas­phème.

Quel sens don­nez-vous au slo­gan « Je suis Char­lie ? » La for­mule « Je suis Char­lie » ne doit pas s’en­tendre comme une for­mule d’iden­ti­fi­ca­tion au jour­nal. C’est parce que je ne suis pas Char­lie que je suis Char­lie, ai­je en­vie de dire. Au­tre­ment dit, on pou­vait trou­ver que Char­lie frô­lait le mau­vais goût, ou la misogynie, ne pas être d’ac­cord avec tel ou tel des­sin. Mais c’est parce que je ne suis pas to­ta­le­ment Char­lie que je le suis. Il faut l’être car la li­ber­té d’ex­

pres­sion est un droit pour nos ad­ver­saires, pour ceux qui ne sont pas d’ac­cord avec nous.

Pour­quoi ce slo­gan a-t-il fé­dé­ré au­tant de per­sonnes au­tour de lui ? Dans ce slo­gan, les Fran­çais ont re­trou­vé quelque chose de lié à leur iden­ti­té. Après tant de dis­cours et d’ar­ticles dé­cli­nistes di­sant que le sen­ti­ment na­tio­nal était en crise, que l’iden­ti­té fran­çaise était me­na­cée, au point que l’on fait un best­sel­ler quand on in­ti­tule un livre Le Dé­clin fran­çais, le « Je suis Char­lie » a mon­tré qu’il y avait quelque chose qui ré­sis­tait à ce­la. Ce quelque chose, c’est le sen­ti­ment de l’in­ac­cep­table. Nous avons dé­cou­vert que, pour les Fran­çais, l’in­ac­cep­table est l’at­teinte à la li­ber­té d’ex­pres­sion, parce que c’est une tra­di­tion fran­çaise. C’est pour ce­la que « Je suis Char­lie » conserve son sens, même si on n’est pas en ad­mi­ra­tion de­vant ses des­sins.

MO­NA OZOUF. Cette phi­lo­sophe a fait de l’his­toire sa ma­tière de pré­di­lec­tion. PHO­TO STÉ­PHANE LEFÈVRE

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