F DU TEMPS PRÉ­SENT

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - LA SE­MAINE PRO­CHAINE : Georges Mal­bru­not

ran­che­ment, qu’est-ce que j’en ai à faire, de la reine Eli­za­beth II ? Je ne suis pas un su­jet bri­tan­nique, et les his­toires de rois et de princes ne m’in­té­ressent pas. Ses châteaux, ses cha­peaux, ses clé­bards, son grand da­dais de fils, toute cette ima­ge­rie ra­bâ­chée par les ma­ga­zines, je m’en fiche. Et quant à sa­voir si les mo­nar­chies en Eu­rope servent ou non à quelque chose, voi­là un dé­bat qui ne me concerne pas. Aux Bri­tan­niques de voir (ou aux Es­pa­gnols, ou aux Belges). Alors, non, a prio­ri, je n’en ai rien à faire… Eh bien il faut croire que si. En tout cas, je constate que tout ce qui a été dit au­tour des quatre­vingt­dix ans de la reine m’a in­té­res­sé, et même un peu ému. Un do­cu­men­taire à la té­lé­vi­sion, voi­là quelques jours. Des pages de jour­naux. Une pho­to où la vieille dame sou­rit avec un re­gard d’une in­croyable ma­lice… D’où pou­vait pro­ve­nir cet at­trait sou­dain ? La pre­mière ré­ponse qui m’est ve­nue à l’es­prit, c’est : elle a tou­jours été là. Elle était dé­jà reine quand je suis né, elle l’est en­core. Il y a tou­jours eu Eli­za­beth, comme il y a tou­jours eu la tour Eif­fel. Ni plus, ni moins. Consta­ta­tion inepte, di­ra­t­on, dans son évi­dence. Mais sen­ti­ment trou­blant tout de même. On ajou­te­ra bien sûr qu’elle porte une part de l’his­toire, épique et tra­gique, du XX° siècle. Elle a vu mou­rir un monde – l’An­gle­terre reine des mers, l’em­pire des Indes. Elle était dé­jà là, am­bu­lan­cière je crois, dans l’An­gle­terre hé­roïque du blitz­krieg et de Chur­chill. Toute jeune femme, elle of­frit son ami­tié au Né­gus, agres­sé par Mus­so­li­ni. Elle ne pou­vait faire da­van­tage ; mais ce qu’elle pou­vait faire, elle le fit. Puis elle fut couronnée, et por­ta ré­so­lu­ment sa cou­ronne. Plus de cent pays vi­si­tés, plus de trois cents en­ga­ge­ments of­fi­ciels ho­no­rés chaque an­née, et des ré­cep­tions, et des cé­ré­mo­nies, et des bonnes oeuvres : on ne sache pas que celle qu’il faut ap­pe­ler « Ma­am » (pro­non­cé d’une fa­çon spé­ciale, à elle seule ré­ser­vée) ait ja­mais dé­ro­gé à la moindre de ses tâches, mon­trant le plus ri­gou­reux pro­fes­sion­na­lisme. J’ai lu qu’elle avait cou­tume de lan­cer aux pho­to­graphes mis en sa pré­sence : « Avec ou sans les dents ? » Je crois que ce qui fas­cine en elle, et peu im­porte alors ce qu’elle in­carne, c’est qu’elle main­tient. Elle main­tient même du­re­ment. Elle n’a sans doute ja­mais pu com­prendre ou ac­cep­ter les as­pi­ra­tions dif­fé­rentes de sa soeur Mar­ga­ret, ou de Dia­na, ou du prince Charles. Elle au­ra été in­flexible en­vers les autres : mais c’est parce qu’elle l’au­ra d’abord été en­vers elle­même. À quatre­ vingt­dix ans, elle conti­nue. Ce n’est pas de l’obs­ti­na­tion, c’est de la constance. Ce n’est pas « s’ac­cro­cher » : c’est as­su­mer. On se dit alors : oui, elle main­tient – mais quoi ? La tra­di­tion ? Un lien avec l’his­toire ? Le pres­tige an­cien de son pays ? Un peu tout ce­la, bien sûr. Mais je me de­mande s’il ne faut pas de­meu­rer dans l’in­tran­si­tif. Elle main­tient, voi­là tout. C’est pour­quoi peu­têtre elle force le res­pect, parce que nous sen­tons bien, obs­cu­ré­ment, que nous avons tous quelque chose à main­te­nir : une tâche qui n’en­gage pas que nous, une fa­çon d’être à sa place ou d’être au monde, même si c’est re­la­tif ou li­mi­té. Ain­si la reine à cha­peaux, avec son im­mense for­tune, son pro­to­cole vé­tilleux, ses horse guards, ses car­rosses, tout ce ba­ta­clan, nous adresse à sa ma­nière non pas une le­çon de mo­rale, mais une le­çon mo­rale, dans un monde où tout le monde lâche tout, aban­donne tout, tra­hit tout, tou­jours en ver­tu d’ex­cel­lents pré­textes. Oui, dé­ci­dé­ment : compte te­nu de ce qu’étaient sa condi­tion, son édu­ca­tion, sans doute même ses pré­ju­gés, son or­gueil peut­être, Eli­za­beth Wind­sor ne pou­vait pas faire plus, ni autre chose ; mais ce qu’elle pou­vait faire, elle l’a fait.

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