En un monde dis­pa­ru

Al­lier le rire et l’hor­reur ab­so­lue, le conte et la tra­gé­die de­mande un im­mense ta­lent. Tel que le fait Hil­sen­rath, on touche au su­blime.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Da­niel Mar­tin da­niel­mar­tin@cen­tre­france.com

Un vil­lage de Bu­co­vine pen­dant la guerre. Des femmes, des en­fants, le no­taire, la ma­rieuse, le rab­bin et ses cinq filles montent dans un train. S’en­tassent dans un wa­gon « des­ti­né en d’autres temps à trans­por­ter des mar­chan­dises et des bes­tiaux ». Ils ignorent leur des­ti­na­tion. Mais ceux qui les re­gardent par­tir le savent et se ré­jouissent : ils vont pou­voir piller leurs mai­sons en toute im­pu­ni­té, creu­ser le sol des jar­dins, s’em­pa­rer de tré­sors.

À cette pen­sée, le rab­bin dit dou­ce­ment. « Nous n’avons lais­sé der­rière nous que l’ou­bli. Nous em­por­tons le meilleur, la mé­moire. » Dans le train, les conver­sa­tions re­prennent par ha­bi­tude et pour ca­cher la peur. On parle de l’ave­nir et de ce que l’on fe­ra après la guerre et l’on reparle de ce fa­meux pac­tole dont doit hé­ri­ter le por­teur d’eau de son oncle Jos­sel Was­ser­mann. Un pauvre bougre qui a émi­gré en Suisse, fait for­tune et fi­na­le­ment, juste avant que n’éclate le con­ flit, éta­blit un tes­ta­ment. S’obli­geant à ex­pli­quer chaque terme yid­dish et tous les ri­tuels de son vil­lage au no­taire, pour être sûr que ses der­nières vo­lon­tés soient faites et son corps en­ter­ré, comme il le sou­haite. C’est là le tré­sor qu’évo­quait le rab­bin. Toute l’his­toire du shtetl (« bourg ») dis­pa­ru et des juifs d’Eu­rope cen­trale. Sous forme de contes. À la ma­nière d’Hi­sen­rath qui sait al­lier, dans la même phrase, l’hu­ma­ni­té la plus douce et l’hor­reur ab­so­lue. Toute son oeuvre en té­moigne.

Une oeuvre in­ti­me­ment liée à sa vie. Dans une sé­rie de ro­mans ma­jeurs et ce style par­ti­cu­lier, il a re­la­té sa dé­por­ta­tion dans un ghet­to rou­main (Nuit), son exil ra­té aux ÉtatsU­nis (Fuck Ame­ri­ca), l’après­guerre d’un bour­reau (Le Na­zi et le Bar­bier) et, en so­li­da­ri­té pour un autre peuple gé­no­ci­dé, les Ar­mé­niens : Le Conte de la pen­sée der­nière. Ces textes, d’abord re­fu­sés, puis édi­tés, ré­édi­tés, ont en­fin trou­vé la place qu’ils mé­ritent : la plus haute.

COUVERTURE. Hen­nig Wa­gen­breth a su tra­duire l’es­prit d’Hil­sen­rath par des illus­tra­tions vio­lentes, colorées, amu­sées. DR

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