Des jour­naux en pers­pec­tive

À An­glards­de­Sa­lers (Can­tal) et à Tours (Indre­et­Loire) le plas­ti­cien Georges Rousse ex­pé­ri­mente, cet été, une nou­velle tech­nique d’ins­tal­la­tion à grand ren­fort de pa­pier jour­nal. Bluf­fant.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Jean-Marc Laurent jean-marc.laurent@cen­tre­france.com 18

Au châ­teau de la Tré­mo­lière à An­glards­deSa­lers (Can­tal) et au prieu­ré Saint­Cosme près de Tours (Indre­et­Loire) le plas­ti­cien Georges Rousse est en train d’ex­pé­ri­men­ter une nou­velle tech­nique pour ses ins­tal­la­tions en forme d’ana­mor­phose, qui jouent de l’illu­sion, du point de vue, de la dé­for­ma­tion et de la pers­pec­tive.

Dans les lieux pro­mis à dé­mo­li­tion dans les­quelles il in­ter­vient de­puis près de 40 ans, Georges Rousse n’hé­site pas à user des moyens de pein­ture voire de dé­coupe pour créer ses oeuvres éphé­mères. Mais dans un châ­teau du XVIIe siècle comme ce­lui du Can­tal ou dans la De­meure de Ron­sard en Indre­et­Loire, dif­fi­cile de pro­je­ter des pig­ments sur les pa­rois.

Com­prendre l’es­pace

« Cette contrainte m’a don­né l’idée d’uti­li­ser des jour­naux col­lés, ra­conte le plas­ti­cien. Je me suis de­man­dé ce que l’image ap­por­tait à l’in­for­ma­tion. Dans la plu­part des cas, elle ne dit rien, où quelque chose d’autre. J’ai es­sayé de sup­pri­mer les images, de les re­cou­vrir de pein­ture noire. J’ai trou­vé ça in­té­res­sant gra­phi­que­ment. Alors que je croyais les neu­tra­li­ser, l’ab­sence d’images crée une nou­velle image. Les jour­naux lo­caux étant rem­plis de pe­tites pho­tos, ce­la a ac­cen­tué les pers­pec­tives ».

À An­glards­de­Sa­lers, Georges Rousse a tra­vaillé à par­tir des édi­tions lo­cales de La Montagne, aux­quelles il a as­so­cié des titres na­tio­naux et du monde en­tier. Du pa­pier col­lé dans les combles du châ­teau, sur les murs, le sol, la char­pente, en sui­vant au mil­li­mètre le rec­tangle des­si­né sur le grand écran de la chambre (4X5 inch) de son ap­pa­reil pho­to. Cinq aplats noirs ont été ajou­tés à la com­po­si­tion. « Ce­la res­semble à une ta­pis­se­rie », com­mente l’au­teur, en ré­fé­rence aux dix ver­dures d’Au­bus­son du XVIe siècle ac­cro­chées aux étages in­fé­rieurs du châ­teau.

À Pa­ris, sur la table à des­sins en­com­brée de son ate­lier du 13e ar­ron­dis­se­ment, au 11e étage de la tour Al­bert, Georges Rousse trace à l’aqua­relle l’étrange da­mier de sa pro­chaine ins­tal­la­tion, à Tut­tlin­gen, en Al­le­magne. « Le des­sin me per­met de com­prendre l’es­pace. »

Après un pre­mier test à Ha­novre, Georges Rousse pour­sui­vra l’ex­pé­rience d’An­glards­de­Sa­lers et de Tours en col­lant des pages de jour­naux à la gare de Tut­tlin­gen. En France, il s’est ap­puyé sur des étu­diants des écoles d’ar­chi­tec­ture et de Beaux­arts. En Al­le­magne il tra­vaille­ra sur l’idée de voyage avec des jeunes ré­fu­giés pa­kis­ta­nais, af­ghans, sy­riens, li­ba­nais… Comme il l’avait fait à Bom­bay en 2014 avec les gosses des bi­don­villes. « Une ex­pé­rience mar­quante. »

Les rec­tangles des pho­tos de presse oc­cul­tées évoquent in­évi­ta­ble­ment les car­rés noirs sur fond blanc de Ma­le­vitch, l’une des pre­mières ré­fé­rences du plas­ti­cien. « Et tout par­ti­cu­liè­re­ment cette pho­to où on le voit si­mu­ler la mort en­tou­ré de ta­ bleaux », ac­quiesce l’ar­tiste.

L’agenda 2016 de Georges Rousse res­semble à une carte du monde. De re­tour de trois se­maines en Co­rée il a réa­li­sé trois ins­tal­la­tions à Séoul sur la struc­ture en bé­ton d’un fu­tur centre d’art en chan­tier, dont l’une en pa­pier jour­nal.

À Cu­ba, il n’a pas ten­té de pro­vo­quer la cen­sure sur le thème dé­li­cat de la presse. Il a col­lé, en mai, 18 de ses pho­tos grand for­mat di­rec­te­ment sur les murs de la Fà­bri­ca de Arte Cu­ba­no, haut lieu des nuits ha­va­naises. À la ma­nière des des­sins d’Er­nest Pi­gnon­Er­nest qu’il a beau­coup sui­vi dans sa jeu­nesse ni­çoise.

Et, pour­sui­vant ses ex­plo­ra­tions sur la dé­com­po­si­tion de la lu­mière, il a pas­sé ce prin­temps un mois à Las Ve­gas pour ins­tal­ler dans le fu­tur Star­bucks de l’Hô­tel Cos­mo­po­li­tan l’un de ses cé­lèbres cercles co­lo­rés, une oeuvre pé­renne cette fois­ci.

Ce bap­tême dans le temple du dol­lar si­gni­fie­rait­il

que Georges Rousse est de­ve­nu un ar­tiste « of­fi­ciel », per­du pour les sites en ruines ?

Sans se dé­par­tir de cette dou­ceur de ga­min ti­mide de 69 ans prêt à toutes les aven­tures, il vous ré­pond par ses rêves du mo­ment, d’in­ves­tir les es­paces aban­don­nés de la nef du Grand Pa­lais, des usines Mi­che­lin de Cler­mont­Fer­rand où de cette île mi­nière fan­tôme du Ja­pon, Gu­kan­ji­ma… « Par­tout, beau­coup de lieux m’in­té­ressent. Mais en fait, j’aime bien lais­ser faire le ha­sard. »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.