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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

n na­tu­ra­liste au­tri­chien, Kon­rad Lo­renz, s’est li­vré, ja­dis, à de pa­tientes ex­pé­riences sur des ani­maux, des oi­seaux, sur­tout, les oies, en par­ti­cu­lier. Il a consta­té qu’au sor­tir de l’oeuf, les oi­sons re­gardent comme leur mère tout ob­jet en mou­ve­ment dont la taille n’ex­cède pas un mètre et qui émet, sans dis­con­ti­nuer, le cri très par­ti­cu­lier et as­sez dé­plai­sant de l’oie adulte. L’iden­ti­fi­ca­tion est im­mé­diate, ir­ré­ver­sible. Ses voi­sins ont mis quelque temps à s’ha­bi­tuer aux dé­am­bu­la­tions, à crou­pe­tons, de Lo­renz, qui était un co­losse, ca­que­tant avec convic­tion, une dou­zaine d’oies éper­dues, éna­mou­rées se bous­cu­lant sur ses ta­lons. Nous dif­fé­rons cer­tai­ne­ment des oies mais nous par­ta­geons leur pro­pen­sion à pri­vi­lé­gier la pre­mière chose qui leur tombe sous les yeux. C’est la Cor­rèze des an­nées cin­quante du siècle der­nier qui a joué, pour moi, le rôle fon­da­teur et dé­fi­ni­tif de Lo­renz vis­àvis des oi­sons. Ça si­gni­fie que la norme, le sub­stan­tiel, le réel, c’est le ta­bleau­tin sim­plet, pau­vret que le dé­par­te­ment of­frait alors, le reste, la suite, une dé­via­tion plus ou moins pro­non­cée, par­fois scan­da­leuse, de ce que j’ai dé­cou­vert pour com­men­cer et do­té, par le fait, d’une va­leur ré­fé­ren­tielle ab­so­lue.

Je n’au­rais pas trou­vé à re­dire si j’avais de­van­cé l’ap­pel de cin­quante ans, de cent ou de cinq cents. On n’a guère de té­moi­gnages sur la contrée avant ces der­niers temps et cette ab­sence, ce si­lence dé­coulent de la nature même des choses. La Cor­rèze, comme tout le Li­mou­sin, est as­sise sur les « moins bonnes » terres de l’éco­no­mie politique, celles qui ne livrent au­cun sur­plus. À peine suf­fisent­elles aux be­soins, très res­treints, de leurs oc­cu­pants. Rien ne reste pour sub­ve­nir à ceux, coû­teux, des spé­cia­listes, des vir­tuoses de la plume, du pin­ ceau, du ci­seau qui dé­crivent en vers ou en prose la vie des puis­sants, des riches, les peignent, sculptent le marbre ou fondent le bronze à leur ef­fi­gie. On ignore presque tout mais on peut rai­son­na­ble­ment sup­po­ser que, des temps mé­ro­vin­giens jus­qu’à une époque ré­cente, rien n’avait vrai­ment chan­gé dans le pay­sage. Des ha­meaux de pierre grise, cou­verts de chaume, épars dans les combes, la ber­gère des contes pais­sant ses mou­tons dans la bruyère et l’ajonc, un peu de seigle et de sar­ra­sin, sur les pentes, dans le taillis de châ­tai­gnier – « l’arbre à pain ». On parle oc­ci­tan. On est illet­tré.

L’oeuvre des siècles, des mil­lé­naires au­ra été ren­ver­sée en quelques dé­cen­nies. J’au­rais dû com­prendre, lorsque je suis par­ti, à l’ado­les­cence, avec un cer­tain nombre de mes pe­tits com­pa­triotes, que les temps étaient ac­com­plis, la « ré­vo­lu­tion si­len­cieuse » – c’est­à­dire la dis­pa­ri­tion de la pay­san­ne­rie tra­di­tion­nelle – en marche, la fin des ter­roirs, scel­lée. Mais les adultes, qui étaient les en­fants de l’âge an­té­rieur, de l’heure im­mo­bile des so­cié­tés ru­rales, n’ont rien vu ve­nir et nous n’avons de­vi­né ce qui se pas­sait, nous était ar­ri­vé, que long­temps après.

Et alors ? Eh bien mais, proche en ce­la des oies lo­ren­ziennes, je ne peux faire, lorsque je re­gagne, à in­ter­valles, mon rus­tique ber­ceau, que je ne cherche la phy­sio­no­mie que je lui ai trou­vée, pour com­men­cer. Je la re­trouve sans peine, d’abord parce que l’im­pres­sion ori­gi­nelle est in­dé­lé­bile, en­suite parce que la vie s’est tue lors­qu’on est par­ti. Quoi de moins sur­pre­nant ? Si nous nous en al­lions, le monde qui nous avait por­tés ou que nous avions éle­vé à pa­reille di­gni­té – c’est pa­reil – tom­be­rait for­cé­ment en déshé­rence. Ce qu’il a fait. La vie s’est tue. Des bourgs, de pe­tites villes que j’ai vu ani­més, avec des gens, des en­fants, du bruit, du mou­ve­ment, font l’ef­fet, dé­sor­mais, lors­qu’on passe, de pra­ti­cables en pierre de taille re­pré­sen­tant les an­nées trente et cin­quante et qu’on au­rait ou­blié de dé­mon­ter. Les com­merces aux fa­çades vieillottes, écaillées, aux en­seignes désuètes, dé­teintes, sont fer­més, à vendre, les vi­trines ba­di­geon­nées de blanc d’Es­pagne. Beau­coup de mai­sons ont leurs vo­lets clos. L’école est désaf­fec­tée. On ne voit per­sonne et lors­qu’une sil­houette tra­verse, pe­ti­te­ment, le dé­cor, c’est celle d’une per­sonne âgée, une femme, le plus sou­vent. Je fais bon mar­ché, bien sûr, de l’ar­rié­ra­tion, des pri­va­tions de toutes les sortes, de l’éloi­gne­ment, de l’in­con­fort, de la mi­sère qui al­laient de pair. Avec la mé­ca­ni­sa­tion, les en­grais, les se­mences de sé­lec­tion, les bonnes terres four­nissent, à elles seules, les deux quin­taux de blé par an et par per­sonne qui écartent le spectre de la fa­mine. Nos sou­ve­nirs, nos re­grets sont une chose, autre chose le dé­ve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives et sa contre­par­tie, la mise en som­meil, le re­tour à la friche des mau­vaises terres. Reste, pour peu de temps, la dis­so­nance sen­tie, toute sub­jec­tive, entre la réa­li­té que les gens de mon âge ont ins­ti­tuée dès l’ori­gine, au pre­mier re­gard, et ce qui se donne pour tel à des yeux dif­fé­rents, in­gé­nus, des­sillés. Après les ob­ser­va­tions de l’Au­tri­chien Lo­renz sur les oies ber­naches, c’est une phrase d’un ci­néaste ita­lien, Fel­li­ni, qui me vient à l’es­prit lorsque je re­trouve la réa­li­té, le pas­sé, la Cor­rèze – c’est tout un : « À quoi bon vivre ? Il suf­fi­rait de se sou­ve­nir. »

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