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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

a France est un pays chré­tien », pro­cla­mait ré­cem­ment Ni­co­las Sar­ko­zy, au risque de ra­ni­mer des po­lé­miques qui ne sont pas nou­velles et, je le crains, ne cla­ri­fie­ront rien pour per­sonne, sur la fa­meuse iden­ti­té de la France, les sources chré­tiennes, etc. Es­sayons de dis­cer­ner. D’abord je ne crois pas qu’il in­combe à un di­ri­geant po­li­tique (ce­lui­là ou un autre) de dé­li­mi­ter of­fi­ciel­le­ment l’iden­ti­té d’un pays – à sup­po­ser que cette no­tion ait un sens dé­fi­nis­sable. Cha­cun se sent ou non Fran­çais (ou Al­le­mand, ou ce qu’on vou­dra) en fonc­tion de son par­cours per­son­nel, de son as­cen­dance, de sa culture – et à sa ma­nière. En­suite, la no­tion de « pays chré­tien » me pa­raît floue, si­non contra­dic­toire. « Al­lez en­sei­gner toutes les na­tions », di­sait Jé­sus. Le chris­tia­nisme est uni­ver­sa­liste, sa pa­role est pro­po­sée à tous les hommes. Il n’a ni ter­ri­toire ni pa­trie ; je trouve contes­table de les faire coïn­ci­der. Mais peut-être veut-on dire que la for­ma­tion his­to­rique de notre pays a été for­te­ment mar­quée par le chris­tia­nisme ? C’est in­dé­niable. Ce­pen­dant, ne confond­on pas en ce cas le chris­tia­nisme et les formes cultu­relles ou po­li­tiques lo­cales éla­bo­rées en son nom par les hommes ? Jé­sus n’a pas ex­pres­sé­ment re­com­man­dé, que je sache, de Doit-on alors par­ler d’une France tra­di­tion­nel­le­ment et mas­si­ve­ment ca­tho­lique ? Ce­la en­core est évident, en un sens, mais en un sens seule­ment, et la cé­lèbre image de l’An­gé­lus de Millet n’est guère qu’un sté­réo­type. « Une re­li­gion est une vé­ri­té im­po­sée par des convain­cus à des in­dif­fé­rents », écri­vit cruel­le­ment Paul Veyne. Et de son cô­té le saint cu­ré d’Ars, pas dupe, di­sait à pro­pos de ses ouailles : « Pri­vez­les de prêtre pen­dant dix ans et ils ado­re­ront des bêtes. » Il avait sen­ti la per­sis­tance ru­rale des vieux pa­ga­nismes. Con­ti­nuons. La France était­elle tant que ça un pays chré­tien ou ca­tho­lique au XVIIIe siècle, lorsque dans le mi­lieu in­tel­lec­tuel, dans la bour­geoi­sie et jus­qu’à la Cour, on bro­car­dait ou­ver­te­ment la re­li­gion ? Au XIXe siècle, lorsque l’Église dé­plo­rait l’in­croyance dans le monde ou­vrier, et consi­dé­rait Mé­nil­mon­tant ou le bas­sin mi­nier du Nord comme terres de mis­sion ? Au XXe siècle, lorsque fut af­fir­mée la sé­pa­ra­tion de l’Église et de l’État, tan­dis que « bouf­fer du cu­ré » de­ve­nait un sport na­tio­nal aus­si pri­sé que la pé­tanque ?

Ce que l’on peut plus rai­son­na­ble­ment dire, une pé­riode très ré­cente, un ca­tho­li­cisme cou­tu­mier. On se ma­riait à l’église, on fai­sait bap­ti­ser les en­fants, on al­lait à la messe (et pas tout le temps ; et sur­tout les femmes), parce que ce­la se fai­sait, en somme. Bien sûr qu’il y eut dans ce ca­tho­li­cisme­là d’au­then­tiques fer­veurs, des cha­ri­tés ad­mi­rables, de pro­fondes prières. Et je ne me re­con­nais pas le droit de son­der les reins et les coeurs, mais ce que j’ai pu en voir dans mon en­fance me donne à pen­ser que l’ha­bi­tude ou la conve­nance y avaient bien aus­si leur part, quand ce n’était pas le confor­misme. Re­li­sons Mau­riac ou Ber­na­nos, grands écri­vains chré­tiens. Alors ? Alors je crois vrai­ment que ce n’est pas une bonne idée que de vou­loir at­ta­cher une quel­conque « iden­ti­té fran­çaise » au chris­tia­nisme (et je n’ai rien dit des Fran­çais juifs et mu­sul­mans, ou tout sim­ple­ment in­dif­fé­rents à toute re­li­gion, et pas moins Fran­çais que les autres). En tant que Fran­çais, j’aime mon pays à tra­vers ses pay­sages, son his­toire, sa langue, son idéal de li­ber­té et de rai­son ; chré­tien, je tente avec toutes mes fai­blesses de suivre les pas de Jé­sus. Ce­la peut par­fai­te­ment, sur un plan in­di­vi­duel, se conju­guer. Mais à tout mé­lan­ger, on fe­ra une soupe qui risque d’être amère.

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