Pierre Del­la Gius­ti­na, ar­tiste sin­gu­lier

Du ca­phar­naüm de la mai­son­ate­lier de Pierre Del­la Gius­ti­na à Saint­Ré­my­sur­Du­rolle (Puy­de­Dôme), sor­ti­ront dans deux mois les grandes sculp­tures sin­gu­lières de l’ex­po­si­tion de la cha­pelle Sainte­Anne, à Arles.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - RJean-Marc Laurent jean-marc.laurent@cen­tre­france.com

Pierre Del­la Gius­ti­na pousse loin l’art du re­cy­clage. La ma­tière pre­mière de ses sculp­tures et ta­bleaux pro­vient des dé­chets, re­buts in­dus­triels et bennes de ré­cu­pé­ra­tion. Mais beau­coup de ses oeuvres ont elles­mêmes eu plu­sieurs vies.

À l’image de ces grandes toiles clas­siques où le la­ser nous ré­vèle plu­sieurs ver­sions su­per­po­sées, les com­po­si­tions de Pierre Del­la Gius­ti­na portent la trace de toutes leurs ten­ta­tives. Les por­traits de to­re­ros que l’on voit ac­tuel­le­ment dans son ate­lier étaient des gra­vures de corps de femmes il n’y a pas si long­temps.

Dans une autre pièce le géant qui est en train de trou­ver sa forme est né du buste de l’em­pe­reur, de­ve­nu L’homme en marche. « Je dé­mo­lis ou alors je re­cycle ce que je ne vends pas », jus­ti­fie le plas­ti­cien.

Dans la grande nef

Dans le bourg de SaintRé­my­sur­Du­rolle (Puyde­Dôme), les pièces d’ha­bi­ta­tion et d’ate­lier de Pierre Del­la Gius­ti­na se confondent. Comme dans les sculp­tures qui s’in­vitent dans tous les es­paces, de la cave au gre­nier en pas­sant par la cour, l’ex­plo­ra­tion du bâ­ti­ment dé­voile les strates de son oc­cu­pa­tion, de­puis l’ate­lier de cou­tel­le­rie ori­gi­nel. En une di­zaine d’an­nées d’ac­ti­vi­tés sur place, Pierre Del­la Gius­ti­na a ce­pen­dant pas mal brouillé les pistes en sto­ckant ici les cou­lées co­lo­rées de l’usine de plas­tur­gie voi­sine, là une col­lec­tion de fonds de pots de pein­ture sau­vée de la dé­chet­te­rie, et là en­core un en­semble de som­miers mé­tal­liques pi­qués par la rouille.

De­puis quelque temps, les vi­si­teurs ré­gu­liers ont pu re­mar­quer une ten­ta­tive d’or­ga­ni­sa­tion dans cet en­tas­se­ment, dans le conte­nu comme le conte­nant, en re­cy­clage per­ma­nent.

L’ex­pli­ca­tion se trouve dans le sa­lon, dans la ma­quette de la cha­pelle Sainte­Anne d’Arles (Bou­ches­du­Rhône). Pierre Del­la Gius­ti­na rêve en mo­dèle ré­duit des grandes pièces qu’il ins­tal­le­ra à la ren­trée dans la grande nef de l’édi­fice, trans­for­mée en es­pace d’ex­po­si­tion.

« C’est un lieu im­pres­sion­nant, qui peut de­ve­nir écra­sant », re­marque l’ar­tiste.

Pierre Del­la Gius­ti­na uti­lise les mul­tiples ni­veaux de son ate­lier pour faire avan­cer pa­ral­lè­le­ment la quin­zaine d’oeuvres qui consti­tue­ront le socle de son ex­po­si­tion. « Jus­qu’au bout je les tou­che­rai, re­tou­che­rai », pré­voit­il.

Pierre Del­la Gius­ti­na n’a pas de cer­ti­tudes. Si­non celle d’avoir dé­fen­du peut­être plus long­temps qu’il n’au­rait dû une vi­sion ra­di­cale de l’art et de la vie. « J’ai beau­coup dé­truit, re­con­naît­il. Quelques oeuvres ont été sau­vées, parce que je les avais ven­dues. »

Les doutes de Pierre Del­la Gius­ta sont li­sibles dans tous les as­pects de ses oeuvres en chan­tier. Les ma­té­riaux, les tech­niques sont tres­sés dans des as­sem­blages qui dé­gagent dé­jà une force évi­dente. Le tronc d’un châ­tai­gnier, un crâne de veau ba­di­geon­né de jaune cru­ci­fié sur un lit de res­sorts, des tôles en­tre­la­cées, des pa­piers cou­sus… qui n’en fi­nissent pas d’être dé­mon­tés et ré­as­sem­blés.

Dans ces os peints, dans ces cruxi­fic­tions on re­con­naît les ci­ca­trices de Bar­ce­lo. Ces per­son­nages, ces chats, ces chiens, la puis­sance de ces ma­tières évoquent Rebeyrolle. Et du sol au pla­fond l’âme de Jean Du­buf­fet plane.

La ren­contre avec les textes de Du­buf­fet a bou­le­ver­sé le par­cours et la vie de Pierre Del­la Gius­ti­na, un jour à la bi­blio­thèque du Centre Pom­pi­dou. « Une rup­ture de ban », confie­t­il. Do­té d’un pa­tro­nyme d’ar­tiste ita­lien

du Quat­tro­cen­to qui au­rait pu tra­cer sa voie, le ga­min des Martres­deVeyre était bien par­ti pour faire car­rière dans les arts dé­co. Quand Du­buf­fet et le mou­ve­ment contes­ta­taire Co­BrA l’ont fait bi­fur­quer au dé­but des an­nées 1980 vers la Fa­bu­lo­se­rie, à Dicy dans l’Yonne, temple de l’art brut. Quelques an­nées à ra­fis­to­ler la col­lec­tion d’Alain Bour­bon­nais et re­mettre en marche l’éton­nant ma­nège de Pe­tit Pierre scel­le­ront sa vo­ca­tion d’« homme du com­mun à l’ou­vrage », se­lon la for­mule de Jean Du­buf­fet.

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