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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

ans la ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique que nous vi­vons, de nom­breux mé­tiers doivent se re­mettre en cause. Le taxi concur­ren­cé par le chauf­feur in­dé­pen­dant, le res­tau­ra­teur par le nou­veau mar­chand de bio lo­cal, le fonc­tion­naire de l’Édu­ca­tion na­tio­nale par la mère de fa­mille qui veut faire l’école à la mai­son…. Le jour­na­liste n’échappe pas au phé­no­mène. Il est cer­né de toutes parts par des per­son­nages ri­vaux : lan­ceur d’alerte hé­roïque, do­cu­men­ta­riste au­da­cieux, blo­gueur in­fluent… Sans comp­ter le ci­toyen lui­même, qui peut dé­clen­cher à tout mo­ment une traî­née de poudre nu­mé­rique. Dans ces condi­tions, est­ce que la presse peut conti­nuer à in­car­ner comme au XVIIIe siècle, lors de l’émer­gence des dé­mo­cra­ties eu­ro­péennes, un « qua­trième pou­voir » ? Les der­niers mois qui viennent de s’écou­ler ne nous en­cou­ragent pas à ré­pondre « Oui ». Du­rant la na­vrante sé­quence de la loi Tra­vail nous n’avons vu que l’af­fron­te­ment entre le bon, la brute et le truand, po­si­tions va­riables d’ailleurs, un même syn­di­ca­liste pou­vant in­car­ner l’es­prit sa­cré de Germinal ou le ter­ro­risme le plus ab­ject ; un même gou­ver­ne­ment être taxé de néo­li­bé­ra­lisme comme de rin­gar­disme… Pour les mois à ve­nir, nous voyons dé­jà se re­for­mer le pas de deux clas­sique entre le can­di­dat et le jour­na­liste po­li­tique, unis dans une même ad­dic­tion au cas­ting ély­séen. En est ex­clu le ci­toyen qui dé­clare de plus en plus : Je ne re­garde plus le JT, J’éteins la ra­dio, Ça fait long­temps que je n’achète plus le jour­nal… Et laisse se jouer sans lui une sé­rie TV à base de per­son­nages hauts­en­cou­leur : Mon­sieur Ka­pi­tal contre Ma­dame France sou­ve­raine, Ma­dame Bio contre Mon­sieur 1789, Mon­sieur J’ai chan­gé contre Mon­sieur Droit­dans­mes bottes… Les mé­dias ont be­soin éco­no­mi­que­ment d’in­car­ner l’ac­tua­li­té dans ces per­son­nages sté­réo­ty­pés et ils écrivent vo­lon­tiers des épi­sodes crous­tillants : Les crois­sants du Pré­sident, Com­ment la prof a épou­sé son élève, Guerre et paix entre un père et sa fille… Le pro­blème est que ces his­toires pit­to­resques et bour­rées de dé­tails psy­cho­lo­giques ont bien peu à voir avec la com­pé­tence re­quise pour exer­cer le pou­voir dans le monde ac­tuel. Bien sûr, cette dan­ge­reuse dé­rive s’ex­plique par les dif­fi­cul­tés éco­no­miques du sec­teur des mé­dias. Force est de consta­ter que se ven­dra mieux un ma­ga­zine don­nant la pa­role à une ex­pre­mière dame désa­vouée qu’à un brillant prix No­bel d’éco­no­mie…. Sa­chons voir tou­te­fois qu’elle est aus­si une fa­çon pour les jour­na­listes d’évi­ter le tra­vail dif­fi­cile : et d’in­ter­pel­ler les po­li­tiques : quelles sont vos cinq idées opé­rantes pour sor­tir la France de l’or­nière ? Qui sont vrai­ment les « Fran­çais » que vous pré­ten­dez si bien connaître ?

Pré­ci­sé­ment, du cô­té des­dits « Fran­çais », re­mar­quons qu’ils ne manquent pas d’un cer­tain pou­voir : ce­lui d’ac­quies­cer ou de re­je­ter, de boy­cot­ter ou d’adhé­rer… Mé­dia­con­som­mer c’est dé­jà vo­ter. Il faut donc nous de­man­der ce que nous fai­sons vrai­ment en ache­tant cer­tains ma­ga­zines, en re­gar­dant cer­tains pro­grammes… Ce que nous ache­tons… ou ce que nous ven­dons…. Et à qui. À qui ven­dons­nous le fa­meux qua­trième pou­voir ? À qui consen­tons­nous à bra­der l’exer­cice de la cri­tique jour­na­lis­tique et notre propre exi­gence de ci­toyens ?

Les mois à ve­nir, em­por­tés dans la cam­pagne pré­si­den­tielle, se­ront un bon ter­rain d’ex­pé­ri­men­ta­tion pour voir com­ment nous ré­pon­dons à cette ques­tion et si nous sommes ca­pables d’obli­ger les mé­dias à ac­com­plir mieux leur mis­sion – qui est loin d’être seule­ment com­mer­ciale. À nous de sa­voir le leur rap­pe­ler.

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