Jacques Chi­rac en son mu­sée

À l’oc­ca­sion de son 10e an­ni­ver­saire, le mu­sée du quai Bran­ly à Pa­ris rend hom­mage à son fon­da­teur, Jacques Chi­rac, et in­vite à re­mon­ter le fil de sa pas­sion pour les arts pre­miers.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Fran­çois Des­noyers

C’est peu dire que le mu­sée du quai Bran­ly se confond au­jourd’hui avec la per­sonne de son fon­da­teur, Jacques Chi­rac. À com­men­cer par un clin d’oeil, par­mi les pièces d’ex­cep­tion ex­po­sées : ces trois masques ja­po­nais du théâtre Kyô­gen da­tés du XVIIIe siècle dont les traits res­semblent de fa­çon trou­blante à ceux de l’an­cien chef de l’État. Au­de­là, c’est bien l’ins­ti­tu­tion pa­ri­sienne dans son en­semble qui a pla­cé ses pas dans ceux de l’an­cien pré­sident, don­nant d’ex­po­si­tion en ex­po­si­tion du re­lief à ce dia­logue des cul­tures cher à son coeur. Elle a ain­si por­té la mis­sion qu’il lui avait confiée au jour de l’inau­gu­ra­tion du mu­sée, le 20 juin 2006 : voir s’éle­ver « un lieu qui ma­ni­feste un autre re­gard sur le gé­nie des peuples et des ci­vi­li­sa­tions d’Afrique, d’Asie, d’Océa­nie et des Amé­riques. »

Dia­logue des cul­tures

C’est donc tout na­tu­rel­le­ment que l’édi­fice cultu­rel des bords de Seine met Jacques Chi­rac à l’hon­neur pour fê­ter ses dix ans, au tra­vers d’une ex­po­si­tion qui per­met de re­mon­ter le fil de sa pas­sion pour les arts pre­miers. « Nous avons vou­lu nous po­ser la ques­tion de sa re­la­tion avec la di­ver­si­té des cul­tures, le dia­logue des cul­tures et avec le re­fus fon­da­men­tal du choc des ci­vi­li­sa­tions », ex­plique Jean­Jacques Ailla­gon, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion et an­cien mi­nistre de la cul­ture de Jacques Chi­rac.

L’ex­po­si­tion re­monte aux sources, dans la jeu­nesse, aux dé­buts de l’âge adulte de Jacques Chi­rac. Elle nous dit com­ment ses tro­pismes cultu­rels se sont construits. Elle nous ra­conte l’ex­plo­ra­tion par ce ly­céen pa­ri­sien des salles du mu­sée Gui­met où va naître sa pas­sion. « C’est [là] où j’ai ren­con­tré et ap­pris à ai­mer l’Asie, dé­cou­vert le gé­nie des ci­vi­li­sa­tions ma­jes­tueuses, me­su­ré leur gran­deur et, par contraste, le car­can, eth­no­gra­phique ou exo­tique, dans le­quel l’Oc­ci­dent les avait trop sou­vent en­fer­mées », écrit­il dans ses mé­moires.

Re­gard d’un homme en construc­tion, re­gard de l’Oc­ci­dent : la force de l’ex­po­si­tion est jus­te­ment de re­pla­cer le par­cours in­time de l’an­cien chef de l’État au coeur de ce XXe siècle où la per­cep­tion de ces « cul­tures loin­taines » va pro­gres­si­ve­ment évo­luer, pas­sant « du mé­pris à l’ad­mi­ra­tion ». Jacques Chi­rac est en ce­la, aus­si, un « homme de son siècle ». « Il y a une part de des­tin per­son­nel mais aus­si col­lec­tif », ré­sume Jean­Jacques Ailla­gon.

On suit l’évo­lu­tion d’un siècle vers une re­con­nais­sance de la va­leur des autres cul­tures. Elle est por­tée no­tam­ment par quelques fi­gures de proue. On croise ain­si Louis Ara­gon qui écrit au dé­but des an­nées 30 « Il pleut sur l’ex­po­si­tion co­lo­niale », ma­nière de mar­quer son op­po­si­tion à un évé­ne­ment qui, à Pa­ris, doit cé­lé­brer « l’oeuvre ci­vi­li­sa­trice de la France ». On lit aus­si cet hom­mage ren­du par Jacques Chi­rac à Léo­pold Sé­dar Sen­ghor dans ses mé­moires : « Je sa­lue le gé­nie pré­cur­seur qui […] a pres­sen­ti que la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne […] ne se­rait qu’une ci­vi­li­sa­tion mu­ti­lée tant que lui fe­raient dé­faut les éner­ gies dor­mantes de l’Asie et de l’Afrique. »

Ain­si, « Jacques Chi­rac a ac­quis la convic­tion que la plu­ra­li­té des cul­tures n’était pas un han­di­cap mais, au contraire, une chance », ré­sume Sté­phane Mar­tin, pré­sident du mu­sée. Ce fai­sant, il a sou­hai­té que ces cul­tures soient consi­dé­rées sur un pied d’éga­li­té. Ce mes­sage est pré­sent jusque dans la scé­no­gra­phie de l’ex­po­si­tion. Comme dans cette vi­trine où l’on trouve côte à côte une tête fu­né­raire du Gha­na du XVIII ­ XIXe siècle, une tête d’une im­pé­ra­trice by­zan­tine du dé­but du VIe siècle ou en­core celle de Boud­dha Gand­ha­ra (Ie­IIIe siècle) ve­nu du Pa­kis­tan. On ob­serve éga­le­ment, à tra­vers les 150 oeuvres is­sues de col­lec­tions pu­bliques et pri­vées fran­çaises et étran­gères, ce dia­logue des cul­tures, pierre an­gu­laire du mu­sée. C’est par exemple le cas de ce cé­lèbre ta­bleau de Pa­blo Pi­cas­so, « Mas­sacre en Co­rée », re­gard d’un ar­tiste eu­ro­péen en­ga­gé sur la guerre qui fait rage en Asie au dé­but des an­nées 50.

Au fur et à me­sure que

sa car­rière po­li­tique prend de l’am­pleur, Jacques Chi­rac va dis­po­ser de le­viers d’ac­tion pour faire avan­cer ses idées. Ce­la passe par des dis­cours. Ce­lui pro­non­cé à l’Unes­co en 2001 par exemple : « La di­ver­si­té cultu­relle est me­na­cée. […] Je pense aux peuples pre­miers, des mi­no­ri­tés iso­lées aux cul­tures fra­giles, sou­vent anéan­ties par le contact de nos ci­vi­li­sa­tions mo­dernes. »

Le dia­logue des cul­tures est éga­le­ment convo­qué en Cor­rèze, terre d’at­tache de Jacques Chi­rac. C’est là, à Sar­ran, qu’il dé­cide de créer un mu­sée ras­sem­blant les ca­deaux qu’il a re­çus dans le cadre de ses fonc­tions pré­si­den­tielles. Inau­gu­ré en 2000, ce lieu doit, se­lon lui, de­ve­nir un es­pace de ré­flexion sur les échanges cultu­rels. La ren­contre entre le pa­tri­moine mon­dial et ces terres de Cor­rèze illustre au mieux la plu­ra­li­té des tro­pismes qui animent l’an­cien pré­sident. Son in­té­rêt pour les cul­tures po­pu­laires fran­çaises est d’ailleurs évo­qué au dé­tour de l’ex­po­si­tion du mu­sée du quai Bran­ly, no­tam­ment par la pré­sence d’un ac­cor­déon Mau­gein « Jean Sé­gu­rel » de 1962, is­su des col­lec­tions mu­séales de la ville de Tulle.

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