« Les ci­toyens prennent la main »

Avec « La Ré­vo­lu­tion de la proxi­mi­té », Ber­nard Fa­ri­nel­li si­gnait il y a quelques mois un es­sai sous­ti­tré « voyage au pays de l’uto­pie lo­cale », uto­pie qui se dif­fuse dans la so­cié­té, en bous­cule les lignes.

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE - Na­tha­lie Van Praagh na­tha­lie.van­praagh@cen­tre­france.com

La proxi­mi­té n’est pas le re­mède mais une ré­ponse pos­sible pour la gé­né­ra­tion née avec le nu­mé­rique. Ber­nard Fa­ri­nel­li, spé­cia­liste du dé­ve­lop­pe­ment lo­cal, brosse le por­trait de cette ré­vo­lu­tion.

Le nu­mé­rique et la proxi­mi­té par­ti­cipent-ils à la même ré­vo­lu­tion ? Non, mais le nu­mé­rique est l’ou­til in­con­tes­table de la proxi­mi­té. Il re­crée du lien so­cial, des rap­ports de voi­si­nage de fa­çon simple, et as­sez re­mar­quable. Le nu­mé­rique, c’est le pire comme Big Bro­ther ou cer­tains ré­seaux so­ciaux d’une grande mé­dio­cri­té, et le meilleur avec des ap­pli­ca­tions qui changent la vie des ci­toyens.

Si le nu­mé­rique est un moyen, quel est alors le dé­clen­cheur de cette ré­vo­lu­tion de la proxi­mi­té ? La mon­dia­li­sa­tion a été im­po­sée, elle n’a pas été ré­flé­chie. Idéo­lo­gi­que­ment, c’était ce qu’il fal­lait faire. Dans la réa­li­té, le re­cours à la proxi­mi­té n’est rien d’autre que la re­cherche, par le ba­lan­cier, d’un équi­libre. Bien en­ten­du, tout ne se­ra pas ré­so­lu par le lo­cal, ce se­rait une er­reur de l’ima­gi­ner. Par contre, ce besoin d’une éco­no­mie où les gens existent, avec leur iden­ti­té, où ils re­trouvent j’al­lais dire leur bled, en tout cas leur point d’an­crage, voi­là ce qui se passe ac­tuel­le­ment.

La re­lo­ca­li­sa­tion, ce peut être aus­si un re­pli sur soi. Il faut être ex­trê­me­ment pru­dent, en ef­fet, bien ac­com­pa­gner le mou­ve­ment pour qu’il ne tombe pas dans la xé­no­pho­bie ou dans le ré­flexe stric­te­ment iden­ti­taire. L’éco­no­mie lo­cale doit s’af­fir­mer non pas « contre » mais « avec ». Et, je le pense, au­tour de deux fon­da­men­taux : une au­to­no­mie ali­men­taire du ter­ri­toire, dans toute la me­sure du pos­sible, et une pro­duc­tion d’éner­gie lo­cale, qui ar­rive en­fin en France.

La proxi­mi­té al­liée au nu­mé­rique re­dis­tri­bue les cartes du ter­ri­toire. Plus que n’im­porte quel plan d’amé­na­ge­ment ve­nu d’en haut ? La jeune gé­né­ra­tion est née avec in­ter­net et la no­tion même de tra­vail est en train de chan­ger. Mais le po­li­tique passe à cô­té car il ne rai­sonne pas avec un re­gard sur l’ave­nir. J’en veux beau­coup au mo­dèle idéo­lo­gique, de tous bords, de pen­ser « crois­sance », dans une lo­gique gré­gaire, alors que rien ne se­ra plus ja­mais comme dans les an­nées 1980. De­main, on va dé­mul­ti­plier les ac­ti­vi­tés, un pe­tit bou­ lot par ci, par là, trois jobs en même temps, al­ler bos­ser trois ans ailleurs et re­ve­nir. Le té­lé­tra­vail offre cette pos­si­bi­li­té de tra­vailler et de vivre par­tout et de choi­sir com­ment. C’est l’un des chan­ge­ments les plus pro­fonds pour la so­cié­té.

Ces bou­le­ver­se­ments gé­nèrent énor­mé­ment de craintes sur la va­leur tra­vail, le contrat so­cial, ex­trê­me­ment im­por­tants en France. Est-ce une rai­son de la fo­ca­li­sa­tion sur la loi tra­vail ? Au­jourd’hui, tout se fis­sure, toutes nos cer­ti­tudes ins­ti­tu­tion­nelles et idéo­lo­giques, et la mon­dia­li­sa­tion y a bien par­ti­ci­pé. Je trouve très sym­bo­lique qu’on se ré­volte sur une loi bap­ti­sée « tra­vail ». Sur le fond, de toute fa­çon, plus per­sonne n’y com­prend rien, ne sait ce qu’il y a ou pas dans cette loi. Ce cirque qu’on est ca­pable de mettre en France alors même que plein de gens veulent tra­vailler le di­manche ! Que si­gni­fient ces blo­cages ? Je les fe­rais re­mon­ter à très loin : la messe du di­manche, le fait re­li­gieux ar­chaïque, la no­tion de fa­mille comme en 1946…. Pré­fère­t­on que tout le monde soit au RSA ou être ca­pable de se dé­brouiller par soi­même ?

La jeune gé­né­ra­tion n’at­tend donc plus que la pré­cé­dente lui cède la place mais ima­gine elle-même les so­lu­tions de son ave­nir ? Cette gé­né­ra­tion née avec in­ter­net est ca­pable d’or­ga­ni­ser des sys­tèmes d’échanges, d’ima­gi­ner des mo­dèles de co­lo­ca­tion, de co­voi­tu­rage, de co­wor­king… « Co » ce­la si­gni­fie « avec », cum en la­tin. Bien en­ten­du, cette nou­velle forme de ci­toyen­ne­té va dé­sta­bi­li­ser des pans en­tiers de notre éco­no­mie sta­tique : elle fait en­trer les no­tions de gra­tui­té, d’ube­ri­sa­tion… et peut mettre mal à l’aise. Mais nous nous de­vons de pen­ser au­tre­ment : c’est à leur tour de vivre et ces jeunes le font en ré­in­ven­tant des so­li­da­ri­tés, en ré­ pon­dant à des ques­tions de so­cié­té, de san­té, d’édu­ca­tion, d’en­vi­ron­ne­ment, en re­dé­fi­nis­sant la ma­nière de tra­vailler.

L’ac­tion, la place du ci­toyen em­piètent-elles du coup sur le po­li­tique ? L’in­di­vi­du, pen­dant un de­mi­siècle, a ac­cep­té de n’être qu’un consom­ma­teur, voire qu’un hy­per consom­ma­teur. On a aban­don­né notre de­ve­nir aux élus, à l’État et aux par­tis po­li­tiques qui sont en­core dans l’idéo­lo­gie avec des re­cettes d’il y a vingt, trente, qua­rante ans : les 35 heures, la re­traite à 62 ans… Au­jourd’hui, le ci­toyen prend la main, c’est gé­nial. Mais on ne peut pas pour au­tant je­ter les élus, si­non c’est fou­tu, il n’y a plus de dé­mo­cra­tie pos­sible. « Nuit de­bout », c’est bien, il faut l’en­tendre, mais on va où après ? L’en­jeu est de trou­ver l’équi­libre entre le re­pré­sen­ta­tif et le par­ti­ci­pa­tif, co­construire. J’étu­die en ce mo­ment un exemple à Saillans, dans la Drôme, où les ha­bi­tants en ont eu ras­le­bol du pou­voir au­to­cra­tique et ont été élus. Ils dis­cutent de tout avec tout le monde, ont créé un co­mi­té des sages. Cha­cun en sort ga­gnant en sa­chant où il en est, pour­quoi il vote un pro­jet, pour­quoi un autre ne peut être fi­nan­cé…

Le ci­toyen a-t-il an­ti­ci­pé une faillite de l’État en créant les condi­tions d’une au­to­no­mie fi­nan­cière no­tam­ment par­ti­ci­pa­tive ? En ef­fet, on as­siste aus­si à la re­lo­ca­li­sa­tion de l’ar­gent. Dans plein d’en­droits en France, on est en train de se dire par exemple : au lieu de lais­ser par­tir des mil­lions d’eu­ros dans des cen­trales nu­cléaires, on va les ré­cu­pé­rer en pro­dui­sant notre éner­gie et in­ves­tir dans le pho­to­vol­taïque, l’éo­lien, la mé­tha­ni­sa­tion… Ce fi­nan­ce­ment lo­cal, quand il est bien uti­li­sé, c’est autre chose que d’in­ves­tir dans les « sub­primes » ou les em­prunts toxiques !

POINT DE VUE. « Il faut chan­ger d’état d’es­prit et ad­mettre que la jeunesse est en train de construire l’ave­nir. » PHOTO FRAN­ÇOIS-XA­VIER GUTTON

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.