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La Montagne (Clermont-Ferrand) - - MAGDIMANCHE -

ro­fi­tant des cla­meurs du foot et des ga­zouillis de la cam­pagne présidentielle, nos dé­pu­tés ont dis­crè­te­ment adop­té un pro­jet de loi « éga­li­té et ci­toyen­ne­té » qui pour­rait être re­bap­ti­sé de ma­nière plus juste : « vic­toire dé­fi­ni­tive de l’État Nou­nou ». Der­rière l’ob­jec­tif tau­to­lo­gique de « ras­sem­bler les Fran­çais der­rière les va­leurs de la Ré­pu­blique », les re­pré­sen­tants du peuple s’as­surent plu­tôt de mettre la Ré­pu­blique der­rière chaque Fran­çais. Au-de­là des me­sures res­tric­tives de la li­ber­té d’ex­pres­sion et de nou­velles chi­ca­ne­ries ad­mi­nis­tra­tives qui per­met­tront à cha­cun de se convaincre du ca­rac­tère riant de l’ordre ré­pu­bli­cain, un amen­de­ment trans­forme lit­té­ra­le­ment l’État en Nou­nou, puis­qu’il in­ter­dit « tout re­cours aux vio­lences cor­po­relles » sur les en­fants. Fes­sées et gifles sont dé­sor­mais hors­la­loi ; les nou­veaux époux en se­ront dû­ment in­for­més par le maire lors de la cé­ré­mo­nie du ma­riage, qui comme cha­cun sait en ce 21e siècle pré­lude à l’en­gen­dre­ment. Non content de vous trai­ter en en­fants, l’État vous ap­prend com­ment les édu­quer. Il est tou­jours ai­sé d’in­ter­dire, et ris­qué de dé­fendre la li­ber­té. Pré­ci­sons d’em­blée : je n’ai pas de goût pro­non­cé pour la fes­sée cul nul, que du reste plus grand monde ne pra­tique. Il existe dé­jà dans le code pé­nal un ar­ticle condam­nant la mal­trai­tance à l’égard des en­fants, qui ga­gne­rait à être plus fer­me­ment ap­pli­qué. Pour le reste, il se­rait tout aus­si ab­surde de se pri­ver d’un geste éprou­vé que d’en faire une règle édu­ca­tive. J’ai don­né l’an­née der­nière une gifle à ma fille de cinq ans qui avait en­tre­pris de tra­ver­ser toute seule la rue, man­quant de peu de per­cu­ter une voi­ture. Ré­flexe non rai­son­né qui m’a sur­pris moi­même, peu­têtre ve­nu du fond des âges, et pro­por­tion­né me semble­t­il à la gra­vi­té de la faute (en tout cas, elle n’a ja­mais re­com­men­cé). Faut­il me mettre à l’amende ? Les lecteurs de

se rap­pellent sans doute l’in­sup­por­table fils de l’émir, ce « pe­tit or­ni­tho­rynque » se­lon les termes du ca­pi­taine Had­dock. Il s’égo­sille lorsque Tin­tin lui donne une cor­rec­tion : « Tu es mé­chant, na ! Et je le di­rai à mon père ! Et mon père, il te don­ne­ra la bas­ton­nade… Et puis il te fe­ra em­pa­ler ! » Nos chers en­fants pour­ront dé­sor­mais dire de même, en rem­pla­çant « père » par « pro­cu­reur », et nous ame­ner de­vant les tri­bu­naux, qui n’ont rien d’autre à faire. J’ima­gine sans peine qu’une As­sem­blée na­tio­nale zé­lée puisse créer à l’ave­nir un « dé­lit d’in­ci­ta­tion à la fes­sée », comme ce­la semble être la mode (le code de la sé­cu­ri­té so­ciale Rien n’est plus dan­ge­reux pour notre dé­mo­cra­tie que de mul­ti­plier les me­sures in­ap­pli­cables et in­tru­sives. Le lé­gis­la­teur prend l’ha­bi­tude de mé­pri­ser la loi, et les ci­toyens de l’igno­rer. Dans leur course à la nor­ma­li­sa­tion, dans leur ob­ses­sion de ré­gi­men­ter nos vies, nos po­li­tiques in­ca­pables de bien gé­rer les fi­nances pu­bliques se ra­chètent une conscience à bon compte. En cher­chant à faire de l’État le bras ar­mé de la mo­rale, ils en­combrent l’un et af­fai­blissent l’autre. Le conseil d’un pa­rent, le re­gard d’un voi­sin, la re­marque d’un pas­sant se­ront tou­jours les meilleurs ga­rants de la ci­vi­li­té. Vous n’ai­mez pas la fes­sée ? Dé­non­cez­la, plu­tôt que d’ap­pe­ler la po­lice ! Nous glis­sons in­sen­si­ble­ment dans ce des­po­tisme dé­mo­cra­tique que re­dou­tait Alexis de Toc­que­ville il y a près de deux siècles, éle­vant au­des­sus des ci­toyens « un pou­voir im­mense et tu­té­laire, qui se charge seul d’as­su­rer leur jouis­sance et de veiller sur leur sort »… Comme le ca­pi­taine Had­dock, nous n’au­rons bien­tôt plus d’autre choix que de nous re­ti­rer dans la déso­béis­sance ci­vile. « Cette fois, mille sa­bords ! c’est fi­ni, bien fi­ni ! »

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