L’art de rou­ler des mé­ca­niques

Avec pour mo­teur la pas­sion de l’auto et l’amour du tra­vail bien fait

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - SEPTIÈME JOUR - Jé­rôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Ils ne roulent ni sur l’or ni sur la jante, ils ne sont ni riches ni fous, sim­ple­ment pas­sion­nés de belle mé­ca­nique et sou­cieux du tra­vail bien fait. Le tuning agit aus­si comme un exor­cisme à la re­lé­ga­tion so­ciale.

«J e suis content de ma ba­gnole, peut­on ap­pe­ler ça de l’auto­sa­tis­fac­tion ? », s’amuse l’hu­mo­riste Phi­lippe Ge­luck. Il y a de ça dans le monde du tuning sauf que ce n’est pas un chat que ces pas­sion­nés de belles mé­ca­niques mettent dans leur mo­teur qui feule, mais un tigre dont la queue ne pend pas au ré­tro­vi­seur.

Au prix du temps pas­sé et de l’ar­gent in­ves­ti, la faute de goût se­rait im­par­don­nable, à moins qu’il ne s’agisse d’un clin d’oeil désa­bu­sé à cette mau­vaise image que les mé­dias, qui n’en sont pas à un sté­réo­type près, per­sistent à vé­hi­cu­ler.

Ce cré­neau de « ké­ké » ou de « beauf » est le seul que leur laisse oc­cu­per la té­lé­vi­sion. Certes, les ap­pa­rences sont trom­peuses. Ai­le­ron im­po­sant, ailes gon­flées, jantes ex­tra­larges et mo­teur sur­vi­ta­mi­né, in­té­rieur cuir fleur de peau im­ma­cu­lé, au­to­ra­dio qui a les baffles qu’il mé­rite, tout y passe en ef­fet pour per­son­na­li­ser son vé­hi­cule et ex­pri­mer son sa­voir­faire.

Mais il ne s’agit pas tant d’épa­ter les ba­dauds d’un centre­ville pas en­core pié­ton­nier que de sé­duire et convaincre leurs pairs à la fa­veur d’un rayon de soleil et d’un mee­ting à la cam­pagne.

Echap­pa­toire

Beau­coup de « tu­neurs », les « vrais », ne roulent d’ailleurs ja­mais au quotidien avec leur ru­ti­lante oeuvre d’art. Et, contrai­re­ment aux « dé­jan­tés » de la té­lé­réa­li­té, ils se veulent res­pec­tueux d’une ré­gle­men­ta­tion sour­cilleuse. Toute mo­di­fi­ca­tion tou­chant à la sé­cu­ri­té du vé­hi­cule né­ces­site une ho­mo­lo­ga­tion pré­fec­to­rale. À dé­faut, le contre­ve­nant risque jus­qu’à 750 eu­ros d’amende. La plu­part en in­forment même leur as­su­reur, quitte à payer un sur­plus.

Ils se­raient 150.000 en France à trou­ver dans les échap­pe­ments une échap­pa­toire. « Le tuning comme hob­by ré­gu­lier, ana­lyse le po­li­to­logue Éric Dar­ras (1), semble ma­jo­ri­tai­re­ment pra­ti­qué par des hommes de moins de 25 ans qui comptent par­mi ces “gars du coin” étu­diés par Nicolas Re­na­hy (2), cette jeunesse des bourgs ru­raux con­fron­tés à la dés­in­dus­tria­li­sa­tion. Ils sont gé­né­ra­le­ment les en­fants des ou­vriers des usines de ces com­munes qui, contrai­re­ment à leurs aî­nés, n’ont pu trou­ver leur place à l’usine dé­lo­ca­li­sée ou en voie de l’être. On ren­contre aus­si quelques femmes. »

Mais sous le ca­pot de cette ho­mo­gé­néi­té, deux groupes co­ha­bitent à un jet de clé à mol­lette l’un de l’autre : « Les tu­ners se hié­rar­chisent entre les vir­tuoses qui font tout eux­mêmes, et les autres, qui uti­lisent des kits, paient des ga­ra­gistes… Les vir­tuoses se dis­tinguent par les res­sources, sa­voirs et sa­voir­faire in­car­nés dans et par leurs vé­hi­cules tu­nés, qui de­viennent les ob­jets d’une fier­té in­di­vi­duelle et col­lec­tive. Par ailleurs, ils s’op­posent entre eux : d’un cô­té les « drif­ters », les plus vi­rils, cherchent la per­for­mance en al­lé­geant le vé­hi­cule, de l’autre les tu­ners stric­to sen­su alour­dissent le vé­hi­cule pour pri­vi­lé­gier sa di­men­sion es­thé­tique. »

Une es­thé­tique ointe à l’huile de coude : « Le vé­hi­cule per­son­na­li­sé est beau parce qu’il est le fruit d’ef­forts ré­pé­tés, dif­fi­ciles, te­naces. Il est beau aus­si parce qu’il est har­mo­nieux, propre, et sur­tout unique. Au fond parce qu’il ob­jec­tive un amour du tra­vail bien fait. Les usines ferment ou ont dis­pa­ru du bourg et, le plus sou­vent, la par­cel­li­sa­tion de tra­vail ne per­met­tait dé­jà plus à l’ou­vrier l’ex­pres­sion de ses sa­voir­faire dans la pro­duc­tion par­faite d’un pro­duit sin­gu­lier. Et c’est pré­ci­sé­ment cette fier­té ou­vrière que le tuning de ces en­fants et pe­tits en­fants d’ou­vriers re­ven­dique. »

Gars des villes et gars des champs

Et, parce que « le bon goût, c’est le dé­goût du goût des autres » (3), cet in­ves­tis­se­ment dans une ba­gnole de plus en per­çue comme rin­garde dans le centre­ville des grandes ag­glo­mé­ra­tions est mo­qué. « Ces des­crip­tions aus­si fausses que dé­gra­dantes du tuning », s’in­surge Éric Dar­ras, « s’ex­pliquent d’abord par la dis­tance so­ciale abys­sale qui sé­pare la bour­geoi­sie in­tel­lec­tuelle “de gauche” de ces en­fants d’ou­vriers qui vivent dans des bourgs ru­raux. »

Dans les mee­tings, per­sonne pour les prendre de haut, sim­ple­ment le re­gard com­plice d’un ju­ry connais­seur et, pré­cise Éric Dar­ras, cet « entre­soi éga­li­taire et fes­tif où la culture po­pu­laire états­unienne tient une place pri­vi­lé­giée. » De l’autre cô­té de l’At­lan­tique aus­si, les ronds de cha­peaux de roue font ba­ver…

LOOK. Les « tu­neurs » en font des caisses avec leur ba­gnole. Ain­si de cette Coc­ci­nelle qui s’est brû­lé les ailes à vou­loir être la plus belle. PHOTO AFP

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